«A L'HEURE QU'IL EST JE NE PEUX PAS LE CROIRE.»
Ce ne fut qu'en ce moment que je compris d'où provenait l'odeur âcre qui se mêlait au parfum de l'encens et remplissait la pièce. Alors la pensée que ce visage, qui quelques jours auparavant rayonnait de beauté et de tendresse, ce visage de la personne que j'aimais par-dessus tout au monde, était devenu un sujet d'épouvante, cette pensée me découvrit pour la première fois la vérité dans toute son horreur brutale et remplit mon âme d'un amer désespoir.
Ma mère n'était plus là, et cependant notre vie suivait toujours le même train. Nous nous levions, nous nous couchions aux mêmes heures que par le passé et dans les mêmes chambres; comme autrefois, nous prenions le thé le matin et le soir; le dîner, le souper revenaient aux mêmes intervalles; les tables et les chaises étaient à la même place, rien dans la maison ni dans notre manière de vivre n'avait changé; mais elle n'était pas là.
Il me semblait qu'après un tel malheur tout dans l'existence devait être bouleversé; reprendre ainsi notre manière de vie accoutumée me semblait une insulte à sa mémoire et me rappelait trop cruellement son absence.
Je me souviens encore que, la veille de l'enterrement, après dîner, j'ai eu sommeil, et je suis entré dans la chambre de Nathalia Savichna avec l'idée de me coucher sur son lit, de me blottir dans le duvet moelleux, sous sa courte-pointe ouatée.
Lorsque j'entrai, Nathalia Savichna était étendue sur sa couche et, à ce que je crois, dormait; au bruit de mes pas elle se redressa, jeta en arrière le fichu de laine qui enveloppait sa tête pour la préserver des mouches, et, rajustant son bonnet, elle s'assit sur le bord du lit.