Qu'on me comprenne bien; je suis loin de classer Tolstoï parmi les aliénés. Admiratrice passionnée de mon cher compatriote, j'aurais éprouvé trop de peine à en parler, si jamais je l'avais pensé. Mais si j'ose exprimer mon humble opinion, je le crois fatigué moralement, comme du reste il le dit lui-même: «Je tombai malade, plutôt moralement que physiquement, etc.[1]», ou: «Il arriva ce qui se produit quand une maladie intérieure est sur le point de se déclarer, etc.[2].»
Or, on ne saurait expliquer autrement ce manque de logique dans ses raisonnements qu'on remarque après une critique sérieuse et suivie. Je dis une critique suivie, car Tolstoï possède au plus haut point ce don de captiver le lecteur dès le premier abord et de le rendre esclave souvent contre sa propre volonté, tant le choix des exemples est heureux, le style irrésistible et la sincérité de l'auteur convaincante.
Hélas! c'est une triste influence que celle-ci en Russie!... Son pessimisme ne pousse pas à l'action, il ne tend pas à élever les malheureux jusqu'à nous, il veut que nous nous abaissions jusqu'à eux....
Mais comme le disait M. Sarcey dans sa conférence sur Que faire? [3], les idées ne sont pas dangereuses en France. Effectivement, à part le charme du style bien affaibli par une traduction, le caractère français, l'état politique de la nation et bien d'autres raisons l'empêchent de tomber sous l'influence des dernières idées de Tolstoï qu'il regardera plutôt comme une simple curiosité.
ZORIA.
[3] Traduction Marina Polonsky et G. Debesse, Albert Savine, éditeur, 18, rue Drouot.