RÉPONSE: Dans l'espace infiniment grand, dans le temps infiniment long, les portions infiniment petites changent de pbases dans la complication infinie, et lorsque tu comprendras les lois de ces changements tu comprendras pourquoi tu vis.

Ou bien dans le domaine théorique, je me disais:

—Toute l'humanité vit et se développe d'après les principes spirituels de l'idéal qui la guident. L'idéal s'exprime dans la religion, dans la science, dans l'art, dans la forme du gouvernement. Cet idéal devient plus beau et plus élevé; l'humanité marche vers les régions supérieures. Moi, je suis une partie de l'humanité et, par conséquent, ma vocation consiste à coopérer à la connaissance et à la réalisation de ce qui est l'idéal pour l'humanité. Et tant que dura l'affaiblissement de mon esprit, je me contentai de cette réponse; mais, dès que la question de la vie s'éleva clairement en moi, toute cette théorie s'écroula du coup. Sans tenir compte du manque de précision inconsciente, grâce auquel les résultats obtenus par l'étude sur une petite partie de l'humanité passent pour des principes généraux, sans tenir compte des contradictions flagrantes entre les partisans d'opinions différentes sur l'idéal de l'humanité, la bizarrerie, pour ne pas dire la sottise de cette opinion, consiste en ce que, pour répondre à la question qui se pose devant chaque homme: «Que suis-je?»—ou: «Pourquoi est-ce que je vis?»—ou: «Que dois-je faire?»—l'homme doit avant tout répondre à cette question: «Qu'est-ce que la vie de toute l'humanité?» Or, cette humanité lui est inconnue. Il n'en connaît qu'une toute petite partie, limitée à une toute petite période de temps. Pour pouvoir comprendre ce qu'il est, l'homme doit comprendre avant tout ce qu'est cette mystérieuse humanité faite d'individus tout pareils à lui, quoique ne se comprenant pas eux-mêmes.

Je dois avouer qu'il y eut un temps où je croyais à ce principe.

C'était le temps où je poursuivais un idéal favori qui justifiât mes caprices. A cet effet, je m'efforçais d'inventer une théorie telle que je pusse envisager ces caprices comme une loi de l'humanité. Mais, du moment où la question de la vie se souleva en moi, dans toute sa clarté, la vérité de cette réponse se dissipa comme une vapeur dans les airs. Et je compris que, de même que dans les sciences positives, il y a des sciences vraies et des demi-sciences, qui tendent à fournir des réponses aux questions qui ne leur sont pas proposées;—je compris aussi que dans ce domaine il y a tout une série de connaissances plus détaillées qui tâchent de répondre aux questions qui ne relèvent pas d'elles. Les demi-sciences de ce domaine, les sciences juridiques, historiques, sociales, qui tendent à résoudre la question de l'humanité, le font de pure imagination, d'une façon fantaisiste et chacune à sa manière.

Mais, de même que dans le domaine des sciences positives l'homme qui demande sincèrement: «Comment dois-je vivre?» ne peut pas se contenter de la réponse: «Etudie dans l'espace infini les changements infinis d'après le temps et la complication des parties infiniment petites, et alors tu comprendras ta vie»; de même un homme sincère ne peut non plus se contenter de la réponse: «Etudie la vie de toute l'humanité, dont nous ne pouvons connaître ni le commencement ni la fin et dont la plus grande partie est inconnue; alors tu comprendras ta vie.»

Il en est de même dans les demi-sciences expérimentales. Et plus ces demi-sciences s'éloignent de leur enseignement propre, plus elles sont pleines d'obscurité et d'indécision, de sottise et de contradiction.

Le problème d'une science positive est une succession de causes, de phénomènes matériels.

La science expérimentale n'a qu'à introduire la question de la cause finale et il en sort—une absurdité.

Le problème de la science théorique est d'essayer de comprendre l'essence de la vie sans en envisager les causes. Mais il n'y a qu'à pousser l'investigation jusqu'aux phénomènes de cause considérés comme phénomènes sociaux, historiques, et on n'obtient qu'une absurdité.