Je vis que tous ces milliards d'hommes qui ont fini de vivre ou qui vivent encore, je vis que tous, à de rares exceptions près, ne pouvaient être rangés parmi ceux dont je viens déparier; il m'était impossible de les considérer comme ne comprenant pas la question, puisqu'ils la posent et y répondent avec une clarté étonnante.

Je ne pouvais non plus les classer parmi les épicuriens, parce que leur vie se compose de privations et de souffrances bien plus que de jouissances.

Encore moins pouvais-je les considérer comme vivant stupidement jusqu'à la fin de leurs jours, puisqu'ils s'expliquent chaque action de leur vie et la mort elle-même.

Ils tiennent le suicide pour un énorme mal.

Il s'ensuivait, dans mon esprit, que toute l'humanité avait une connaissance quelconque du sens de la vie que je n'admettais pas et que je méprisais....

Il s'ensuivait que, puisque la science raisonnée non seulement ne me donnait pas le sens de la vie, mais l'excluait, tandis que des milliards d'hommes lui en attribuaient un, il s'ensuivait que toute l'humanité était fondée sur quelque savoir faux et méprisable.

—Ainsi, me disais-je, le raisonnement, en la personne des savants et des sages, nie le sens de la vie; tandis que les énormes masses d'hommes,—toute l'humanité—lui reconnaissent ce sens dans un savoir absurde. Et ce savoir absurde repose sur cette même croyance que je ne puis pas ne pas rejeter: Dieu un et trois, la création en six jours, les démons et les anges et tout ce que je ne peux pas reconnaître à moins d'être fou!

Ma position était affreuse. Je savais que je ne trouverais rien sur le chemin de la science raisonnée, excepté la négation de la vie; rien non plus dans la croyance, excepté la négation de la raison, moins possible encore que celle de la vie. Du savoir intelligent il ressortait que la vie est un mal:

—Les hommes le savent donc, il dépend d'eux de ne pas vivre, et cependant ils ont vécu, ils vivent et je vis moi-même, bien que je sache depuis longtemps que la vie est un non-sens, qu'elle est un mal.