J'étais sauvé du suicide.

Quand et comment se passa en moi ce changement? Je n'aurais pu le dire.

Aussi insensiblement et graduellement que s'était détruite en moi la force de la vie et que j'étais arrivé à l'impossibilité de vivre, à la nécessité du suicide, à l'agonie morale, tout aussi graduellement et imperceptiblement me revint cette force de la vie. Et, ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette force de la vie qui me revenait, n'était pas nouvelle. Elle était cette force ancienne, qui m'avait entraîné autrefois et c'est avec un sentiment tout juvénile que je revenais à la foi, à cette volonté qui m'avait produit et qui voulait quelque chose de moi; je revenais à la croyance que le but principal et unique de ma vie était d'être meilleur, c'est-à-dire de vivre plus en accord avec cette volonté; je revenais à la conscience que l'expression de cette volonté, je pouvais la trouver dans le formulaire que l'humanité s'est créé en dehors de moi; c'est-à-dire je revenais à la croyance en Dieu, à l'amélioration morale et à la tradition qui transmet le sens de la vie.

La seule différence était qu'alors tout cela avait été reçu sans connaissance de cause, tandis que maintenant je savais que je ne pouvais pas vivre sans cela.

Il me semblait qu'un jour, je ne me rappelais pas quand, on avait dû me faire asseoir dans une barque; on m'avait repoussé de quelque rivage inconnu, en me désignant la direction à suivre pour arriver à l'autre bord; on avait mis les rames dans mes mains inexpérimentées et on m'avait laissé seul. Je ramais comme je pouvais et je voguais. Mais plus je flottais vers le milieu, plus s'accentuait le courant qui me portait hors de ma route et plus je rencontrais de navigateurs emportés comme moi par ce courant. Les uns étaient seuls et continuaient de ramer toujours; d'autres avaient jeté les rames; il y avait de grandes barques, d'énormes vaisseaux remplis de monde; les uns luttaient contre le courant, les autres s'y abandonnaient. Plus je flottais, en regardant au loin, dans la direction du torrent et en suivant de l'œil tous les navigateurs, plus je perdais la direction qui m'avait été donnée. Lorsque je fus juste au milieu du torrent, dans la passe étroite que laissaient les canots et les vaisseaux qui se précipitaient en bas, je perdis la direction si complètement, que moi aussi je jetai les rames.

De toutes parts, avec joie et allégresse, se précipitaient autour de moi des navigateurs dans des bateaux à voiles et à rames et tous m'assuraient et assuraient aux autres qu'il ne pouvait y avoir d'autre direction. Je les crus et je naviguai avec eux. Mais voilà que je fus emporté loin, si loin que j'entendis le bruit de la cataracte dans laquelle je devais aller me briser, et je vis des chaloupes qui y disparaissaient. Longtemps je ne pus comprendre ce qui m'était arrivé. Je voyais la ruine devant moi, je la redoutais et j'y courais. Je ne voyais nulle part de secours et je ne savais que faire; mais en me retournant en arrière, je vis une innombrable quantité de chaloupes qui luttaient contre le courant sans s'arrêter, sans perdre courage. Je me souvins de la rive qu'on m'avait montrée, de la direction qu'on m'avait indiquée et des rames qu'on m'avait mises entre les mains et je fis tous mes efforts pour sortir d'où j'étais en ramant en arrière, contre le courant et vers le rivage désigné.

Ce rivage c'était Dieu; la direction c'était la tradition; ces rames m'étaient données pour voguer librement vers le bord, pour m'unir à Dieu.


[XIII]