Je viens de le quiter en meilleure santé.

LE MEDECIN.

Si quelque bon succez nourrit ton esperance,
Change la desormais en parfaite asseurance,
Je te viens anoncer de la part des Destins,
Que les Dieux sont pour nous, & contre ses mutins.
Pendant l'obscurité de la nuict precedente
Je resvoy dans mon lict sur la guerre presente,
Attendant doucement qu'un sommeil gracieux
M'eust ouvert le repos en me fermant les yeux,
Quand tout à coup l'esclat d'une grande lumiere
A brillé dans ma tante, & frapé ma paupiere,
Pour en depeindre icy les plus petits rayons,
Je n'ay dans mes discours que des foibles crayons;
Il suffit que les feus les plus beaux de la terre,
Les esclairs lumineux qui partent du Tonnerre,
Le Celeste flambeau qui donne la clarté,
Au pris de celle-la ne sont qu'obscurité;
Je n'ay pas plûtost veu cette flamme impreveuë,
Que j'ai senty mourir l'usage de la veuë,
Ma langue s'est noüée, & tous mes sens perclus
Ont exprimé l'estat d'un homme qui n'est plus:
Mon esprit toutefois exempt de cette crainte
Au milieu des rayons, dont ma tante estoit peinte,
A veu la Majesté d'une troupe de Dieux,
Et conneu par ces mots, comme l'on parle aux Cieux,
«Amis du grand Cæsar vos victoires sont prestes,
Le Ciel est sur le point de couronner vos testes,
Et redonner la vie à l'Empire Romain,
Cependant leur Decrets qui n'ont rien que de grave
Pour destourner les maux qui menassent Octave,
Veulent qu'au Camp d'Anthoine on le porte demain.»
La fin de ce discours a chassé ces lumieres,
Et remis dans mes sens leurs faussetez premieres,
Leur laissant toutefois quelque ravissement
Dans la reflexion de cét esvenement;
Reçoy donc cét advis, & que ton ame instruite
Donne une loy certaine à ta sage conduite.

MARC ANTHOINE.

Il est trop important pour estre à negliger,
Allons, le temps est court, il le faut mesnager.

SCENE III.

BRUTE, ses Soldats.

BRUTE.

En fin, braves Romains, voicy l'heure oportune
Qu'on doit voir la Vertu surmonter la Fortune,
Et qu'il faut tesmoigner & de coeur & de mains,
Qu'on nous donne à bon droict le tiltre de Romains;
Voicy le jour heureux que l'on doit voir bannie
Par la mort du Tyran l'infame tyrannie,
Et qu'un chacun de nous doit porter dans le sein
L'espoir de triompher en un si beau dessein:
Car si le seul effort de maintenir sa gloire
Fait mesme dans la mort rencontrer la victoire,
Nous devons aujourd'huy l'esperer beaucoup mieux,
Puis que nous combatons pour Rome & pour ses Dieux.
Quoy Rome endurera qu'un homme la maistrise?
Elle à qui l'Univers a rendu sa franchise,
Et nous ces Citoyens qu'elle fit naistre Rois,
Suivrons un Empereur & de nouvelles lois?
Mourons, mourons plûtost que d'encourir ce blasme,
La mort n'a rien de dur que ce qu'elle a d'infame.
Un corps extenué, dont la pasle couleur
Represente à nos yeux l'image du malheur;
Les habits & les pleurs d'un amy pitoyable,
A de timides coeurs la rendent effroyable:
Mais comme avec raison on blasmeroit la peur
Qu'un homme concevroit pour un masque trompeur;
C'est exposer son ame à des justes censures,
De craindre de mourir pour des larmes futures.
La mort est naturelle, & je ne pense pas
Qu'on ne souffre en naissant comme on souffre au trespas;
Encore nostre mort doit estre moins à craindre,
Qui nous laisse un renom qui ne se peut esteindre.
Celuy-la vit toujours parmy les gens d'honneur,
Qui meurt en combatant pour le commun bon-heur;
Imitons en cela nos valeureux ancestres,
Que Rome a veu mourir pour n'avoir point de Maistres:
Et celuy qui domptant la Nature & les Rois,
Immola ses enfans à l'honneur de nos lois.
C'est un trop haut dessein pour la puissance humaine,
De soustenir le vol de nostre Aigle Romaine;
Rome donne des loix, & n'en peut recevoir,
De peur que la vertu n'y perde son pouvoir:
Car un peuple abattu sous un honteux servage
Relasche tous les jours de l'ardeur du courage:
Et comme le lyon qui se laisse enchaisner,
Il perd dedans les fers le soin de dominer.
Je tire aussi de là l'esperance certaine
De nous voir aujourd'huy Maistres de cette plaine,
Puis que tous les Romains qui voudroient l'empescher
Sont esclaves, chetifs, & prests à se cacher:
Outre que les exploits presque au delà de l'homme
Se sont faits seulement en combatant pour Rome;
Car les Dieux qui l'ont mise en leur protection
Assistoient les autheurs dans leur affection.
Mais depuis que l'orgueil a bouffi le courage
De ceux qui pouvant tout, ont voulu davantage,
Et fait qu'encontre Rome ils se sont rebellez,
On n'en a jamais veu des actes signalez,
Sinon quand de nos Dieux la sagesse supresme
Arma leurs propres mains pour se defaire eux-mesmes;
Et que dans ce combat si triste & si mortel
L'un d'eux fut la victime, & Pharsale l'autel:
Car lors pour espargner les coups de nostre espée
Le Ciel fit que Cæsar nous sauva de Pompée,
Sçachant que son orgueil apres un tel effort
Le precipiteroit dans les mains de la mort,
Et que contre ceux-cy nos forces reposées
Pourroient trouver apres des routes plus aisées.
Mais je raisonne en vain, que sert-il de parler?
Vous courez au combat, vous y voulez voler;
Et malgré les efforts des troupes infidelles,
Esteindre dans leur sang le feu de nos querelles,
Sçachant qu'un brave coeur ne peut jamais perir
Dedans le beau dessein de vaincre ou de mourir.
Et bien, allons amis, certains que nostre gloire
Remplira l'Univers apres cette victoire,
Si tous d'un mesme accord nous y voulons courir
Avec ce beau dessein de vaincre ou de mourir,
Le Demon qui regist le sort de nostre Empire,
Ne souffrira jamais que nous ayons du pire,
Et de tout son pouvoir nous viendra secourir,
Si nous avons dessein de vaincre ou de mourir;
Les voeux que le Senat pousse en cette occurance
Verront recompenser leur sainte violance,
Et tant de pleurs qu'il verse en fin pourront tarir,
Si nous avons dessein de vaincre ou de mourir,
Que si trop longuement je parle en cette sorte,
C'est l'amour du païs qui me presse & m'emporte,
Resistons luy pourtant, & sans plus discourir,
Qu'il agisse au dessein de vaincre ou de mourir.

I. CHEF.