LE SOLDAT.
A ce commandement je sens que le devoir
En forçant ma douleur m'en donne le pouvoir;
Pardonnez-moy, Seigneurs, si je vous desoblige,
Vostre seule victoire est tout ce qui m'aflige:
La fille de Caton, qui n'a pû la souffrir,
Vient malgré tous nos soings de se faire mourir.
En vain pour empescher ces mortelles pratiques
On avoit étably des argus domestiques,
En vain un tas confus d'amis officieux
Prenoient garde à sa voix, à son geste, à ses yeux,
Et croyans que le temps auroit soin de l'instruire,
Ostoient à sa fureur tout ce qui pouvoit nuire,
Cette prudence est foible & ces soings superflus,
Porcie veut mourir puis que Brute n'est plus:
Mais voyant qu'on fermoit le passage ordinaire,
Qui peut mener à bout un dessein sanguinaire;
Allumant sa fureur, elle y trouve un flambeau
Pour aller à la mort par un chemin nouveau.
Dans ce mortel transport que sa voix dissimule,
Elle feint d'avoir froid, quoy que son coeur la brusle,
Fait allumer du feu, s'en approche d'abord,
Et profere ces mots messagers de sa mort:
Obstacle de mon bien, trouppe trop importune,
Qui voyez sans pitié durer mon infortune,
Amis injurieux, domestiques, parens,
Tous vos soings desormais me sont indifferens,
Augmentez vos rigueurs, augmentez vos malices,
Et venez-moy ravir poison, fer, precipices.
Elle dit, & soudain d'un maintien de vainqueur
Avalla des charbons moins ardens que son coeur,
Leur brasier violant estouffe sa parole,
Son bel oeil s'obscurcit, & son ame s'envole.
Porcie est morte ainsi, laissant dessus son front
Non le trait de la mort mais celuy d'un affront,
Qui rougissant les lys de sa divine face,
Monstre qu'à sa fureur la mort mesme a fait place:
A ce funeste objet tout ce plaint, tout gemit,
Le Ciel mesme en pleure, & la terre en fremit.
OCTAVE.
Un si triste accident ébranle mon courage,
Et fait que dans le port je crains presque l'orage.
Je cognois aujourd'huy parmy ce changement
Que le plus grand bon-heur ne dure qu'un moment;
Je voy que le Demon qui conduit toutes choses,
Ne pare l'univers que de metamorphoses,
Afin que nos esprits aymant la nouveauté,
Dans ces tableaux changeans trouvent plus de beauté.
Que si c'est un effect de sa toute-puissance,
En vain tous les mortels y feroient resistance,
Et nostre vanité n'auroit rien de pareil
Si nous pensions servir à ce grand appareil,
Que comme d'instrumens incapables d'ouvrage
Si la main de l'ouvrier ne les met en usage:
L'exemple n'est pas loing; Ce grand Brute autresfois
Servit à degrader des legitimes Rois,
Se vit aussi puissant dans l'Empire de Rome
Que sçauroit desirer l'ambition d'un homme;
Et pourtant aujourd'huy nous l'avons veu mourir
Sans qu'aucuns des mortels ait pû le secourir:
Ainsi quoy que nos fronds courbent dessous les palmes,
Que les mutins soient morts, que nos terres soient calmes,
Et que nous commandions à tout le genre humain,
Nous pouvons n'estre rien & mourir dés demain:
C'est pourquoy relaschant de ma premiere envie,
Je veux que les vaincus soient certains de leur vie,
Qu'on les souffrent dans Rome, & que nos citoyens
Renoüent avec eux leurs accords anciens,
Afin que la douceur de ces faveurs nouvelles
Leur oste le desir d'estre jamais rebelles.
ANTHOINE.
C'est le propre d'un coeur purement genereux
De ce montrer clement envers les malheureux;
Qu'on prene donc ce corps & celuy de Porcie;
Vous, courez pour chercher celuy-là de Cassie,
Tandis qu'en un bucher ces genereux amans
Recevront le dernier de leurs embrassemens;
Puis les ayans bruslez conservez-en la cendre,
Parce qu'à leurs parens nous desirons la rendre.
OCTAVE.
Enfin, graces aux Dieux, nous sommes dans le port,
Nous avons dissipé les flambeaux du discord,
Demoly ses autels, & basty nos Trophées
Sur le sanglant débris des guerres estouffées.
Themis regne par tout, Mars languis abbatu,
Le vice qui s'enfuit fait place à la vertu;
Rome nous tend les bras, nos couronnes sont prestes,
Alons donc recevoir ces fruits de nos conquestes,
Afin que nostre frond de lauriers ombragé
Monstre à tout l'univers que Cæsar est vengé.