«Eh bien! dit le pseudo Ovide du Pont-Euxin, j'ai retrouvé depuis la guerre un de mes grands-oncles, Hessois venu en France en 66 et qui, comme tel, a le droit d'y demeurer. Je savais bien qu'il existait avant la guerre, mais je n'allais jamais le voir. Depuis la guerre, il a été très gentil pour moi et c'est chez lui que je suis en permission. Il a été tout jeune dans l'Utah avec sa mère qui était veuve et s'était laissée emmener là-bas dans un des premiers convois qui amenèrent d'Europe de nouveaux fidèles. Mon grand-oncle, Otto Mahner, a passé là-bas son enfance et n'est rentré dans son pays natal qu'à l'âge de vingt-cinq ans, pour se marier à la façon européenne, mais il ne cesse de me parler du mormonisme, depuis que je le revois. Il y revient toujours en parlant comme d'un moyen de redonner à la France la population dont elle a besoin pour rester une grande nation.»

«Mais, dit Elvire, croyez-vous que ce soit utile qu'il y ait beaucoup d'enfants?»

«Fichtre! dit Ovide. Si c'est utile; mais dans cinquante ans il y aura cent millions de Boches, soixante millions d'Italiens; je vous fais grâce des Espagnols et autres nations qui confinent à la France et, du train où l'on va, elle n'aura pas atteint à cette époque son quarantième million.»

«Ce serait rigolo, dit Elvire, que votre grand-oncle ait connu ma grand'mère.»

«Justement, dit Ovide, je lui ai promis que vous iriez le voir; c'est près d'ici, rue Delambre, je vous donnerai l'adresse.»

«Entendu, dit Elvire, comptez sur moi vers trois heures de l'après-midi. J'apporterai la lettre. Elle est de 1851.»

«Merveilleux! s'écria Ovide, je crois bien que mon grand-oncle Otto y était. Enfin, à demain!»

Et, comme c'était l'heure du dîner, Pablo Canouris l'emmena dans la petite boîte en vogue du quartier.

Dans le monde des artistes, on ne dit plus le bistrot; il y a belle lurette que mastroquet n'existe plus, ce mot mourut au temps du symbolisme et le dernier à qui je l'ai entendu dire est Rémy de Gourmont. On dit maintenant: «Allons chez un tel, c'est une petite boîte où on bouffe bien.»

Et bistrot sera relégué dans le débarras des mots d'époque destinés à devenir poétiques, tels paletot, cocotte, fiacre, victoria, teuf-teuf, ohé! ohé!! dont les poètes qui voudront, dans cent ans, évoquer notre temps farciront leurs poèmes, comme Verlaine qui mit dans ses fêtes galantes les mots qui lui paraissaient les plus poétiquement évocateurs du XVIIIe siècle.