«Vous êtes bien difficile! conclut le Pont-Euxin, et vous ne savez pas goûter l'existence.»

Et il se tourna vers le vieillard pour l'inviter à commencer son récit.

IV

«C'était dans l'Utah, dit le vieil Otto Mahner, sur la place qui occupe le centre de la grande ville du Lac Salé, vers trois heures de l'après-midi. La caravane avait apparu d'abord comme les petites fumées d'une fusillade. Elles se condensèrent en de mouvants points noirs. Né à l'horizon, d'où il serpentait comme une procession de fourmis, le cortège avait vite grandi; près des fourgons recouverts de toile, des charrettes, des piétons, hommes et femmes, chargés de fardeaux, s'étaient montrées les silhouettes des cavaliers armés, et l'on avait entendu les clameurs des gens, le grincement des roues, le hennissement des chevaux.

«Puis, par groupes, se succédant sans ordre, à intervalles, les piétons, les cavaliers, les attelages étaient entrés dans la capitale des Saints-du-dernier-jour.

«Après une traversée de cinq mois, sans la vue d'aucune terre que le sombre roc du cap Horn, une troupe d'émigrants avait débarqué en Californie pour se joindre aux sectaires polygames de l'Amérique. Il avait fallu voyager péniblement à travers le grand désert du sel et tous: hommes et femmes, descendus des chevaux, sortis des fourgons, regardaient, assis sur le sol, la cité bâtie en amphithéâtre contre les monts Wasatch dont les neiges éternelles se coloraient délicatement de rose tendre et de vert pâle. Ces voyageurs poudreux, ces jeunes filles inquiètes et amaigries attendaient avec impatience le retour de l'apôtre, Lorenzo Snow, qui s'était rendu chez le Prophète, et la fatigue leur imposait le silence.

«De larges rues sortaient de la place et, régulièrement espacées, des maisons de bois se carraient dans des vergers pleins d'abricotiers et de pêchers couverts de fruits.

«Autour de la place, d'élégantes boutiques de modistes, de luthiers, de grainetiers, de marchands de tabac, de spiritueux, de produits comestibles, d'instruments aratoires, annonçaient leurs marchandises sur des enseignes multicolores et la plupart d'entre elles, pour marquer que le commerçant était mormon, portaient la figure d'un œil peint en bleu.

«Il y avait aussi des comptoirs de changeurs et dans des pots violets, devant un hôtel, de petits orangers arrondissaient leurs mappemondes de feuillage.

«Bientôt, pour examiner les émigrants, tous les boutiquiers vinrent sur le pas de leur porte. Les uns fumaient la pipe, d'autres chiquaient et lançaient parfois sur le sol un long jet de salive mordorée; quelques-uns enfin, un canif dans la main droite, taillaient à petits coups un morceau de bois qu'ils tenaient dans la main gauche.