«Alors arrivèrent des gens de toutes races: c'étaient des Scandinaves en culottes avec des bas à raies blanches et bleues et à l'oreille droite ils avaient tous un anneau d'or. C'étaient des Russes en blouse rouge, cheveux longs, coiffés de casquettes vertes à longue visière descendant à angle très aigu sur les yeux. C'étaient des Anglais étalant leur barbe en collier et moustaches rasées, c'étaient des Américains au visage glabre, une patte de cheveux leur descendait jusqu'à la hauteur du lobe de l'oreille, c'étaient quelques juifs vêtus de longues houppelandes et très barbus. C'étaient des Allemands à casquette de drap et dont beaucoup avaient des lunettes. Tous étaient mormons et leur cortège se rangeait autour des Danites et des Indiens accroupis. Il se mêla aussi à eux une femme Ute, hideuse à voir tant elle était ridée et, sur ses épaules nues, sur son visage, sur sa tête, des plaies pustuleuses étaient couvertes de mouches qui en suçaient la sanie sanguinolente. Et puis ce furent encore des Mormons de toutes races, les uns engoncés dans leurs cols évasés avec des cravates élégamment nouées et des redingotes bien coupées et d'autres pauvrement mais proprement vêtus. Il vint aussi, conduit par deux petits enfants, un aveugle tremblant aux pieds nus; il n'était vêtu que d'un pantalon et d'une chemise et à ses poignets il portait des bracelets de cordes que l'on avait enfilées dans des pépites d'or percées. A son cou, il portait un collier de la même sorte et une ceinture pareille lui entourait la taille. Et cet aveugle était l'homme qui, en 1840, avait découvert l'or en Californie. On disait que depuis ce jour il s'était mis à trembler de fièvre et cette fièvre de l'or, il l'avait communiquée au monde entier. On disait encore qu'il avait été aveuglé par l'éclat de l'or et, riche, pourvu de femmes et d'enfants, il venait chaque jour sur la place de l'Union raconter son histoire:
«Je revenais de la guerre du Mexique pour rejoindre les Saints. Je traversais à pied la Californie, travaillant un jour ici, marchant le lendemain et m'embauchant chaque fois que mes ressources étaient épuisées... Un jour, je travaillais pour le compte de l'ancien capitaine des suisses du roi de France Charles X, je pensais à mes frères, à mes femmes et je me penchai pour me laver dans le ruisseau qui faisait tourner le moulin et je trouvai une pépite. Je ne m'y trompai pas. J'en avais vu chez un changeur de Frisco. J'ai caché ma découverte pendant plusieurs semaines, puis tout s'est su, mais je m'étais enrichi pendant ce temps et c'est moi qui sauvai de la banqueroute notre nation et je fus l'instrument que les dieux avaient choisi pour que soit accomplie la prophétie de Joseph Smith, quand il prédit que les billets qu'il avait émis et dont on ne voulait pas, vaudraient un jour autant que de l'or. C'est moi qui ai trouvé tout l'or de notre monnaie, la plus précieuse qui soit, puisqu'elle est en or pur. Et aucun mormon n'a plus droit aujourd'hui d'être chercheur d'or.» Et les pépites sacrées qu'il portait sur soi lui donnaient un aspect sauvage.
Dans l'autre assemblée se mêlaient des gentils qui habitaient la ville mormonne. On y voyait, comme parmi les mormons, des gens de toutes les races: des Américains, des Hollandais, des Italiens, des Mexicains. Il y avait en outre des nègres, beaucoup de Chinois, quelques Hawaïens et des Japonais. C'étaient des familles entières de monogames, des trappeurs, des batteurs d'estrade, des despérados de la frontière mexicaine, des missionnaires catholiques et de diverses sectes, des déserteurs de diverses marines européennes, échappés pendant une escale en Californie, attirés par la prospérité de la nouvelle ville. Hommes et femmes regardaient avec une sorte de mépris l'assemblée des mormons et le campement des femmes nouvelles venues et au milieu des gentils se promenaient en riant, en parlant fort, avec des mines pleines d'affectation, avec des gestes maniérés, avec de grands airs, une démarche noble et aisée, une troupe d'histrions qui devait jouer le soir au théâtre. Et cette actrice si mince, si blonde, si majestueuse, qui marchait en tête, avait une robe à traîne que portait derrière elle le directeur de la troupe, petit bossu en frac noir et chapeau haut de forme. Elle souriait aux jeunes filles et, à coups d'éventails, écartait les hommes qui ne se rangeaient pas assez vite sur son passage. Et elle s'arrêta lorsque ses camarades, acteurs et actrices, à l'aide de grands cris et de longues déclamations, l'eurent détournée d'aller s'égarer devant les assemblées parmi les cortèges d'épouses qui ne cessaient d'arriver.
«C'étaient les femmes de l'Elder Lubel Perciman. Elles étaient au nombre de quatorze, toutes vêtues de robes en faille noire avec des volants de dentelle couleur feu. Elles portaient toutes le nom de leur mari et se distinguaient par leur prénom, c'étaient encore les épouses du Lion du Seigneur, le prophète Brigham Young. Il y en avait vingt-quatre, dont la plus jeune avait treize ans, tandis que deux avaient dépassé la trentaine, ayant l'une trente-huit ans et l'autre cinquante-quatre ans. On les distinguait par des numéros d'ordre et l'épouse no 19, qui avait vingt-quatre ans, ne cessait de se tourner passionnément du côté des Danites. Elles étaient toutes très élégantes et portaient des bijoux de prix. C'était aussi la troupe sévèrement habillée des vingt-deux femmes du Cep de Chanaan Walter Ruffins. Leurs robes grises traînaient dans la poussière, elles étaient coiffées de grands chapeaux de feutre noir sans ornement et dont la calotte affectait la forme de gibus très bas tandis que, très larges et recourbées devant et derrière, les ailes s'étrécissaient sur les côtés. Il y avait le cortège des onze femmes du Soleil de Perfection, Robin Farmesneare. L'une portait un vêtement de laine rouge, c'était une mère, deux avaient des robes de soie puce, deux autres avaient des jupes de toile blanche empesée avec des canezous jaunes à bretelles roses, quatre avaient des jupes courtes, qui bleue, qui verte, avec un grand nœud écossais à rayures jaunes, noires et rouges sur le derrière, la dernière enfin avait une robe en soie de couleurs changeantes, à taille courte; leurs cheveux étaient épars et elles portaient sur la tête de petits diadèmes indiens en plumes blanches et rouges. Elles portaient le nom de leur mari précédé de leur nom paternel. Toutes onze étaient enceintes et leur grossesse à toutes paraissait avancée; leurs ventres énormes se balançaient devant elles et leur donnaient une noble apparence.
«D'autres troupes de femmes se pressaient derrière elles. Comme des rivières houleuses, elles coulaient de toutes les rues et maintenant partout où les regards des émigrantes pouvaient se porter on ne voyait plus que des femmes et presque toutes étaient enceintes. Elles étaient si nombreuses que l'on n'apercevait plus derrière elles ni l'assemblée des mormons, ni celle des gentils. Et, peu à peu, il y eut tellement de ces femmes enceintes qu'il parût n'y avoir sur la place de l'Union que leurs ventres énormes qui remuaient comme les petites vagues d'un lac sur lequel flottaient comme des bouchons de petites têtes aux visages enlaidis par la grossesse.
«Et les émigrantes s'étonnaient que tant de fécondité se manifestât après la stérilité du désert de sel. La religion qu'elles avaient embrassée en Europe peu de mois auparavant, était celle de la fécondité. Puis, se mêlant à la troupe des femmes étrangères, les fécondes matrones vantaient leur bonheur, décrivaient les joies de leur foyer, louaient la force et l'intelligence de leur époux:
«—Venez avec moi, jeune fille, nous sommes déjà quatre épouses et nous vivons en commun auprès de notre époux. Venez partager nos tendresses communes. Nos enfants sont encore petits, ils ne sauront jamais laquelle d'entre nous est leur mère et leur piété filiale nous entourera toutes cinq.
«—Venez avec moi, ô jeune fille, cinq épouses vivent à la maison et notre mari a trois femmes encore, deux qui ont vécu jadis et une qui naîtra dans trois siècles.
«—Venez avec moi, ô jeune fille, vous serez féconde dans la nation de la fécondité. Notre nation couvrira le monde et ce sera le temps, alors, de la félicité.
«—Venez avec moi, ô jeune fille, mon mari a quinze femmes et vous serez la plus choyée étant la plus belle.