Que mon cœur, que mon cœur a de peine

Nicolas, qui n'y croyait pas, fit cependant à ce propos, dès le soir même, une scène à Elvire et tout Montparnasse qui était au courant se mêla de les séparer. Seule, Elvire se mit dans la tête qu'il fallait qu'elle restât avec son Nicolas, nia si bien, qu'elle nia tout ce qu'on lui reprochait, cessa d'aller à la Coupole et de voir Canouris qui lui écrivit et elle lui répondit d'un ton courroucé que leur camaraderie était finie et, moitié pour ravoir Elvire, moitié pour que Nicolas, dont il était l'ami, fut au courant du caractère de sa maîtresse, Pablo, qui avec les femmes ne connaissait que la violence et qui les méprisait, prit la résolution de prévenir la sœur de Nicolas, afin que l'étendue du scandale empêchât toute réconciliation.

Il alla chez la princesse Teleschkine, lui dit qu'il aimait Nicolas comme un frère, qu'il était navré de le savoir acoquiné avec une fille comme Elvire, la présenta comme une dangereuse Sirène dont il avait été lui-même la victime, la montra s'amusant avant lui avec des aviateurs anglais, des journalistes américains et un auxiliaire du service de santé.

Nathalie Teleschkine l'écouta avec une joie épouvantablement douloureuse car depuis longtemps elle souhaitait que son frère rompît avec Elvire et, d'autre part, elle craignait qu'il ne supportât pas sans beaucoup en souffrir cette inévitable rupture.

Pablo Canouris lui montra les lettres qu'Elvire lui avait écrites, mais elles ne pouvaient servir qu'à renforcer une conviction morale car elles n'étaient pas, en elles-mêmes, compromettantes. Elles étaient amicales, c'est tout. Finalement il montra des croquis qu'il avait faits d'après Elvire nue et une photo où elle était représentée nue aussi.

La princesse Teleschkine n'en avait pas besoin de tant pour asseoir sa conviction, elle remercia Pablo de la preuve d'amitié qu'il venait de donner à l'endroit de Nicolas et sa colère à l'égard d'Elvire était si grande que, si elle l'avait tenue, elle l'eût étranglée sur l'heure, mais elle ne put se venger que sur un bouquet que la maîtresse de son frère avait peint et qui représentait des pivoines d'un rose éclatant sur un fond azuré. Elle le lacéra. Et Pablo, que le talent d'Elvire séduisait, ne vit pas sans peine s'accomplir sous ses yeux cet acte inutile de vandalisme.

Quand Nicolas vint à l'heure du thé chez sa sœur, elle le mit au courant avec des accents tragiques et celui-ci, plus pâle qu'un mort, revint aussitôt à son atelier et pria Elvire de s'en aller car il était au courant de tous ses déportements, il lui dit qu'il était inutile désormais de les nier, que Pablo lui-même avait tout raconté, puis il sortit pour permettre à Elvire de faire ses bagages et de partir.

Mais, lorsqu'il revint, il ne put rentrer chez lui, car la clef avait été laissée dans la serrure, à l'intérieur, et une forte odeur de gaz émanait des jointures de la porte. Il donna l'alarme et, avec le concierge, enfonça la porte, et l'on trouva Elvire asphyxiée sur le fourneau à gaz. Le médecin, qui arriva sur ces entrefaites, eut bien du mal à la faire revenir à elle, et Nicolas lui pardonna tout, ajoutant foi à ses dénégations et comme, en effet, rien ne prouvait que Pablo eût dit la vérité, Nicolas mit ses dénonciations sur le compte du dépit qu'il avait eu de ne point réussir à enlever Elvire.

Les croquis ne prouvaient rien non plus, car Pablo pouvait fort bien les avoir faits de chic et la photo, au dire d'Elvire, avait été prise à Pétrograd; l'épreuve que détenait Pablo, Elvire l'avait perdue ou peut-être même Pablo l'avait-il dérobée un jour qu'il était venu visiter ses amis.

Si bien qu'il ne restât rien de cette histoire que huit jours de lit durant lesquels le faux Ovide du Pont-Euxin vint en visite à l'atelier de la rue Maison-Dieu en compagnie du vieil Otto Mahner qui, voyant de quoi il s'agissait dans cette maison, l'Eros luttant sauvagement avec l'Anteros, ne parla que de la guerre et mentionna une petite brochure qu'il gardait précieusement et relisait chaque année avec un étonnement toujours croissant: