«Je naquis à Rome et ne suis à Paris que depuis l'âge de vingt-cinq ans.
«Vous savez qu'à Rome on tire le lotto chaque samedi, sur la piazza Ripetta, et que le soin de prendre les numéros au hasard est dévolu à un enfant juif qu'on choisit, de préférence, gracieux de visage et à cheveux bouclés.
«Une fois c'est moi qui tirai le lotto. Ma mère, qui était très belle, me conduisit. Alors, au centre de la place, je devins le hasard. Et depuis, je n'ai jamais vu tant de regards me considérer anxieusement. À la fin, il y avait de ces yeux qui flamboyaient de colère et d'autres de joie. Des hommes me montraient le poing en m'insultant tandis que quelques-uns jubilaient en m'appelant Jésus, agneau pascal, sauveur, ou me donnaient d'autres noms chrétiennement flatteurs.
«Et je me souviens très nettement d'un homme en redingote et sans chapeau qui se tenait au premier rang de la foule. Il paraissait triste et accablé et tandis qu'elle s'écoulait, je vis, qu'au soleil, cet homme n'avait point d'ombre. Vite et discrètement, il sortit un revolver de sa poche et se tira une balle dans la bouche.
«Épouvanté, je regardai un moment les gens emporter le cadavre; ensuite je cherchai ma mère, mais je ne la retrouvai pas et je retournai seul au logis où elle ne rentra pas cette nuit-là.
«Le lendemain, quand ma mère fut de retour, mon père lui fit des reproches que nous trouvâmes très mérités mes sœurs et moi. Mais il se tut bientôt lorsqu'elle eut prononcé durement quelques paroles que je ne compris pas.
«Mon oncle Penso, le rabbin, vint le soir, il était irrité contre mes parents qui m'avaient laissé tenir le lotto.—J'ai vu David, disait-il, il était pareil au veau d'or que nos maîtres adorèrent en l'absence de Moïse. J'attendais l'instant où les gagnants organiseraient des danses autour de David.—Et ces objurgations étaient mêlées de citations de Maïmonide et du Talmud.»
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«J'offris à Bakar un cigare qu'il refusa en prétextant le sabbat.
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