LA FIANCÉE POSTHUME

Un jeune Russe qui voyageait sur le continent alla passer l'hiver à Cannes. Il prit pension chez un professeur qui, pendant la saison, donnait des leçons de français aux étrangers.

Ce professeur, d'une cinquantaine d'années, se nommait Muscade. Il avait des mœurs simples et aurait passé partout inaperçu s'il n'eût toujours empesté l'ail.

Mme Muscade était une douce créature qui âgée de trente-huit à quarante ans n'en accusait pas plus de trente à trente-deux. Elle était blonde, de chairs épanouies, la taille mince, mais sa poitrine et ses hanches saillaient. Pourtant rien en elle n'était provocant et elle paraissait triste.

Le jeune Russe la remarqua et il la trouvait jolie.

Les Muscade habitaient une petite villa située du côté de Suquet, et d'où l'on avait vue sur la mer, les îles de Lérins et les longues plages de sable sur lesquelles des troupes d'enfants nus et minces s'ébattent l'été, avant le crépuscule. La villa avait un jardin planté de mimosas, d'iris, de roses et de grands eucalyptus.

Le pensionnaire des Muscade passa tout l'hiver à se promener, à fumer et à lire. Il ne voyait pas les jolies filles dont la ville est pleine, il ne regardait pas les belles étrangères. Ses yeux ne gardaient que l'éblouissement du mica qui scintille partout, sur le sable marin, sur le sol des rues et sur les murs, et sa pensée, tandis qu'il marchait repoussé par le vent qui vient de la mer, était toute à Mme Muscade. Mais cet amour était doux, exquis, sans fièvre, et il n'osait en faire l'aveu.

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Les eucalyptus tapissèrent le sol de petits cheveux odoriférants. Il y en avait tant, qu'éteignant l'éclat du mica, ils recouvraient entièrement les allées des jardins, et le mimosa enflammait toutes ses fleurs embaumées.

Un soir, dans la pénombre d'une chambre dont la fenêtre était ouverte, le jeune homme vit Mme Muscade allumer une lampe. Elle avait des gestes lents; sa silhouette paraissait une vision gracieuse et nonchalante. Il pensa: «Ne différons plug». Et s'approchant d'elle, il lui dit: