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Les hors-d'œuvre, composés d'andouille de Vire et de filets de harengs saurs, avaient une apparence sinistre qui nous serrait le cœur tout en éveillant notre appétit, et la funèbre soupe aux lentilles qui parut ensuite ne laissait point de nous inquiéter touchant la façon dont se terminerait cette singulière fête. On craignait un coup de théâtre. Il eut lieu sous forme d'un canard à la rouennaise dont les sanglants lambeaux, que les convives dévorants se disputaient entre eux, eurent l'effet dramatique qu'on en attendait. Et lorsque après une lugubre salade Rachel, composée des pommes de terre les plus jaunes et des truffes les plus noires, l'ami Méritarte eut, d'un air déterminé, troublé notre âme par les détonations d'un grand nombre de bouteilles de champagne, l'émotion fut à son comble, et comme il n'y eut ni fromage ni dessert d'aucune sorte, mais seulement un peu de café tiède sans sucre, nous partîmes dans un état de malaise difficile à décrire, et l'impression que nous causa ce premier drame culinaire ne disparaîtra jamais de nos mémoires.
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Quelque temps après cette sombre tragédie, l'ami Méritarte nous convia à un régal de comédie. Il y eut d'abord une soupe madrilène à la glace qui provoqua des sourires. Mais tout le monde éclata de rire quand notre hôte nous eut renseignés sur l'origine taurine des criadillas qui suivirent. Les plaisanteries reprirent de plus belle autour d'une tête de veau dont la bouffonnerie nous plut au point que nous ne laissâmes que le persil dont on l'avait parée. Un gigot bien saignant ne fut pas moins goûté, l'ail qui le parfumait et les haricots de Soissons sur lesquels il reposait mollement nous ayant paru des ressorts éminemment comiques. Bref, nous rîmes comme des bossus, et le petit vin blanc que nous versait Méritarte favorisait notre gaîté.
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Mais l'ami Méritarte voulait élever son art jusqu'au lyrisme. Il nous servit, un soir, un potage aux vermicelles, des œufs à la coque, une salade de laitue aux fleurs de capucines et du fromage à la crème. Nous déclarâmes que c'était là de la poésie sentimentale et, dépité, l'ami Méritarte affirma qu'il s'élèverait jusqu'au ton de l'ode. Il est vrai qu'un mois plus tard il nous servait un cassoulet par lequel son art atteignait enfin au sublime. Il s'essaya même à l'épopée, avec une bouillabaisse dont la saveur méditerranéenne nous rappela sur-le-champ les poèmes d'Homère.
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Mais que devînmes-nous lorsque l'ami Méritarte nous annonça qu'il se livrait désormais à la philosophie et qu'il nous invitait à devenir ses disciples le jeudi suivant. Nous fûmes exacts au rendez-vous, mais à voir nos mines inquiètes, on eût deviné que la métaphysique des fourneaux nous inspirait peu de confiance. Nous avions raison, car on servit un plat d'os de bœuf dont nous eûmes bien de la peine à retirer la moelle; il y eut encore des têtes de lapin que nous dûmes briser pour en sucer la cervelle; en fait de dessert, on eut des amandes, des noix, et, comme c'était le jour des Rois, un gâteau dont la fève ne servit point à désigner un monarque, mais évoquait simplement la sagesse pythagoricienne, à la fin de ce banquet philosophique.
On craignait que, désabusé, l'ami Méritarte ne se réfugiât dans une sorte de dévotion, à la faveur de quoi il nous eût servi des repas mystiques. Nous nous trompions: Méritarte, qui s'était élevé jusqu'à l'épopée, descendit jusqu'au roman et finit par épouser sa cuisinière, qui était une belle fille. Ayant abandonné ses fourneaux, la nouvelle Mme Méritarte, qui s'accommodait mal de n'avoir plus rien à faire, se mit à tromper son mari outre mesure. Pendant quelque temps, celui-ci sembla avoir renoncé à son art. Mais, un jour, il décida de donner un grand dîner satirique auquel il n'invita que les amants de sa femme.
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