Le vieux juif sacra:

«Kreuzdonnerwetter... je n'arriverai jamais au Haenchen... Hiver, mon vieil ami, tu ne peux rien sur ma vieille et joyeuse carcasse, laisse-moi traverser sans encombre ce vieux Rhin qui est ivre comme trente-six ivrognes. Moi-même je ne me dirige vers la noble taverne fréquentée par les Borusses qu'afin de m'y soûler en compagnie de ces bonnets blancs et à leurs dépens comme un bon chrétien, bien que je sois juif.»

Le bruit de l'ouragan redoubla, des voix étranges se firent entendre. Le vieux rabbin tressaillit et leva la tête en s'écriant:

«Donnerkeil! Ui jeh! ch, ch, ch. Eh! dites donc, là-haut, vous feriez bien de retourner à vos affaires au lieu d'embêter les joyeux bougres que leur sort force à marcher par de pareilles nuits... Eh! les mères, n'êtes-vous plus sous la domination de Salomon?... Ohé! ohé! Tseilom Kop! Meicabl! Farwaschen Ponim! Beheime! Vous voulez m'empêcher de boire d'excellents vins de Moselle avec MM. les étudiants de la Borussia qui sont trop heureux de trinquer avec moi à cause de ma science bien connue et de mon lyrisme inimitable, sans compter tous mes dons de sorcellerie et de prophétie.

«Esprits maudits! sachez que j'aurais bu aussi des vins du Rhin, sans compter les vins de France. Je n'aurais pas négligé de sabler le champagne en votre honneur, mes vieilles amies!... À minuit, à l'heure où l'on fait Christkindchen, j'aurais roulé sous la table et aurais dormi du moins pendant la soûlerie... Mais vous déchaînez les vents, vous faites un vacarme infernal pendant cette nuit angélique qui devrait être paisible. Vous ne l'ignorez pas, nous sommes dans la période des jours alcyoniens... et, en fait de calme, vous semblez vous crêper le chignon là-haut, belles dames... Pour amuser Salomon, sans doute... Herrgottsocra,... qu'entends-je?... Lilith! Naama! Aguereth! Mahala!... Ah! Salomon, pour ton plaisir, elles vont tuer tous les poètes sur cette terre.

«Ah! Salomon! Salomon! roi jovial dont les amuseuses sont ces quatre spectres nocturnes qui se dirigent de l'Orient vers le Nord, tu veux ma mort, car je suis aussi poète comme tous les prophètes juifs et prophète comme tous les poètes.

«Adieu la soûlerie de ce soir... Vieux Rhin, il faut que je te tourne le dos. Je m'en vais me préparer à mourir en dictant mes plus lyriques et dernières prophéties...»

Un fracas inouï, pareil à un coup de tonnerre éclata. Le vieux prophète serra les lèvres en hochant la tête et regarda par terre, puis il se courba et tendit l'oreille, assez près du sol. Lorsqu'il se redressa, il murmura:

«La Terre même ne veut plus du contact insupportable des poètes.»

Alors, à travers les rues de Beuel, il se mit en route, tournant le dos au Rhin.