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«Hors du temps de la Befana, ma mère me menait souvent en promenade avec elle, tandis que son mari travaillait à la maison.
«C'était une belle brune, encore jeune. Les sergents retroussaient leur moustache en passant près d'elle. Je l'aimais beaucoup, surtout parce qu'elle avait pour pendants d'oreilles de grands cercles d'or fort lourds. Par ce détail, je la jugeais supérieure à mon père, qui, lui, n'avait aux oreilles que de petits cercles, minces comme du fil.
«Lorsque nous sortions, nous allions dans les églises, au Pincio, au Corso, voir passer les belles voitures. L'hiver, avant de rentrer, ma mère m'achetait de bonnes châtaignes chaudes et, l'été, une tranche de pastèque, froide comme une glace à peine sucrée.
Souvent nous rentrions en retard, et c'étaient alors des disputes qui parfois devenaient terribles. Ma mère était jetée sur le plancher, traînée par les cheveux. Je revois nettement mon père piétiner la poitrine dénudée de ma mère, car pendant la lutte le corsage craquait ou s'ouvrait et les seins se dressaient, stigmatisés par le talon à clous.
«Malgré ces misères, assez rares d'ailleurs, mes parents faisaient bon ménage.
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«J'avais cinq ans lorsque j'eus ma première frayeur.
«Un jour, ma mère s'habilla soigneusement et me revêtit de ma plus jolie robe. Nous sortîmes ensuite. Ma mère acheta un bouquet de violettes. Nous arrivâmes dans un vilain quartier, devant une vieille maison. Nous gravîmes un escalier dont les marches de pierre étroites et gauchies étaient devenues glissantes. Une vieille femme nous fit entrer dans une pièce meublée de quelques chaises neuves; puis un homme entra. Il était maigre, assez mal vêtu; ses yeux flamboyaient étrangement et ses paupières sans cils étaient retournées. On voyait une chair vive, rouge et répugnante autour des yeux. Effrayé, je saisis les jupes de ma mère, mais elle se jeta à genoux devant l'homme, qui menaçait et commandait. Je m'évanouis et ne revins à moi que dans la rue. Ma mère me dit:
«—Que tu es bête! De quoi avais-tu peur?»