«Mais déjà un des amis de mon père arrachait le masque du dormeur. Alors, un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines. La face d'un homme brun et beau était apparue, dont les orbites étaient tachées de sang. Mon père se précipita et ouvrit le costume de l'homme. Il portait deux blessures du côté du cœur. Le meurtre devait être récent, car le sang coulait encore et avait traversé la robe de mascarade. Mais on l'avait pris jusqu'alors pour des taches de vin ou d'autre boisson.
«Un papier avait été placé sur la poitrine de l'assassiné. Mon père prit le billet et le lut à haute voix:
«—Bice t'aimait pour tes yeux bleus. Je les ai vidés comme des coques de moules.
«Ma mère avait ouvert la fenêtre et appelait à la garde. La police vint bientôt avec les voisins. Mais on m'emporta et je ne sus pas plus long de cette affaire.
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«À cette époque, j'avais sept ans. Mon père essayait de m'apprendre à épeler. Mais je ne goûtais pas ses leçons et préférais jouer à la mourre tout seul, ce qui est difficile, mais possible.
«Lorsque je ne jouais pas à la mourre, il m'arrivait de dire la messe. Une chaise devenait l'autel que je parais de petits candélabres, ciboires, ostensoirs de plomb que m'avait apportés la Befana. Parfois je chevauchais un bâton terminé à un bout par une tête de cheval. Enfin, lorsque j'étais las de tous les jeux, je me réfugiais dans un coin avec Maldino. Ce personnage tenait une grande place dans ma vie. C'était un pantin peint en vert, en jaune, en bleu et en rouge. Je l'aimais plus qu'aucun autre de mes joujoux, parce que je l'avais vu tailler par mon père nourricier.
«Sa naissance étrange, à laquelle j'avais présidé, puis son bariolage, tout concourait à en faire pour moi une sorte de génie que j'aimais croire tutélaire. Je ne sais pourquoi je l'avais appelé Maldino. Je forgeais des noms pour toutes les choses qui me frappaient. Une fois, je vis un poisson sur la table de la cuisine, J'y pensai longtemps, me le désignant du nom de Bionoulour.
«J'étais un jour en train de causer avec Maldino, car je me figurais que le pantin me répondait, lorsqu'on sonna. C'était la Saint-Joseph. Mon père était sorti. C'était sa fête et, ce jour, il le vouait aux soûleries. Ma mère ouvrit et introduisit un monsieur maigre et grisonnant. Il demanda à parler à mon père.
«—Beppo est sorti, dit ma mère, mais je suis sa femme.