Comme peintre de portraits, Rousseau est incomparable. Un portrait de femme à mi-corps avec des noirs et des gris délicats est poussé plus loin qu'un portrait de Cézanne. J'ai eu deux fois l'honneur d'être peint par Rousseau, dans son petit atelier clair de la rue Perrel, je l'ai vu souvent travailler et je sais quel souci il avait de tous les détails, quelle faculté il avait de garder la conception primitive et définitive de son tableau jusqu'à ce qu'il l'eût achevé et aussi qu'il n'abandonnait rien au hasard et rien surtout de l'essentiel.
Parmi les belles esquisses de Rousseau, rien de si étonnant que la petite toile intitulée La Carmagnole. (C'est l'esquisse du Centenaire de l'Indépendance, sous lequel Rousseau avait écrit:
Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon, fait bon, fait bon...)
Un dessin nerveux, la variété, l'agrément et la délicatesse des tons font de cette esquisse un petit morceau excellent. Ses tableaux de fleurs montrent les ressources de charme et d'accent qui étaient dans l'âme et la main du vieux Douanier.
Au demeurant, on peut faire remarquer ici que ces trois peintres, entre lesquels je n'établis aucune hiérarchie, mais dont je cherche à discerner tout simplement les degrés de parenté soient des portraitistes de l'ordre le plus élevé.
Dans l'œuvre génial de Picasso, les portraits occupent une place importante et quelques-uns d'entre eux (le portrait de M. Vollard, le portrait de M. Kahnweiler) prendront rang parmi les chefs-d'œuvre. Les portraits du douanier Rousseau m'apparaissent comme des œuvres prodigieuses, dont il nous est encore impossible de mesurer toute la beauté. Les portraits, forment aussi une importante partie de l'œuvre de Mlle Laurencin.
L'élément prophétique de l'œuvre d'un Picasso et l'élément intellectuel qui, malgré tout, entrait dans la peinture de Rousseau, peinture de vieillard, tout cela se retrouve ici transformé en un élément pittoresque entièrement nouveau. Il est analogue à la danse et c'est en peinture une numération rythmée infiniment gracieuse.
Tout ce qui jusqu'ici composait l'originalité, la délicatesse des arts féminins dans la dentelle, la broderie, la Tapisserie de Bayeux, etc., nous le retrouvons ici transfiguré, purifié. L'art féminin est devenu un art majeur et on ne le confondra plus avec l'art masculin. L'art féminin est fait de bravoure, de courtoisie, d'allégresse. Il danse dans la lumière et s'alanguit dans le souvenir. Il n'a jamais connu l'imitation, il n'est jamais descendu aux bassesses de la perspective. C'est un art heureux.
À propos d'un des tableaux les plus tendres de Mlle Laurencin, La Toilette, M. Mario Meunier, alors secrétaire de M. Rodin et traducteur excellent de Sapho, de Sophocle, de Platon, rapportait une anecdote amusante. Il montrait au sculpteur quelques photographies représentant des tableaux de l'école des Fauves, il s'y trouvait aussi, par hasard, la reproduction du tableau de Mlle Laurencin: «Au moins, dit l'illustre vieillard, en voilà une qui n'est pas qu'une fauvette, elle sait ce qu'est la grâce, elle est serpentine.»