Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir exercé sur la fillette une séduction qui n'était point dans leurs conventions. Juan s'en défendit. Il imposa par la menace la société de son ami à sa petite amoureuse, puis la jeta à la porte.
En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque vide, ils décidèrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.
Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.
C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis chacun de ses grades à la bataille. Il considérait la guerre comme un métier qui devait lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le capitaine Gomare était la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans pillage et sans viol n'avait aucune raison d'être. Si les gens de métier n'ont point cette récompense, leur métier est de pure imbécillité. La grandeur du métier militaire, comme on voit, lui échappait complètement. Il est juste de dire que le gouvernement espagnol oubliait assez souvent de régler la solde de ses réguliers et de ses mercenaires.
Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la question de discipline.
Charmé de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de les utiliser selon leurs goûts, c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche il leur réserva les missions les plus difficiles, les postes les plus dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils échappèrent comme en se jouant à la mort, quittes pour de petites blessures. Les généraux les eurent bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent tous deux l'enseigne.
Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, ce qui accrut encore la considération que leurs exploits leur avaient value.
Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les reprit. Ils recommencèrent à boire et à jouer, à courir les nobles femmes, les petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des villes où ils tenaient garnison. La besogne leur était facilitée, car, dès que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient à capituler.