En arrivant aux portes de la ville, Chappelin demanda à son compagnon de route s'il avait l'intention de s'arrêter à Louvain et lui offrit de venir loger chez lui.

«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une grande affection à la nation espagnole, et je serai heureux de lui en donner une preuve en la recevant ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre en route après s'être reposée, par une bonne nuit, des fatigues du chemin.»

Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant de cette offre, et que ce serait manquer à la courtoisie que professait sa nation que de ne pas l'accepter avec empressement, qu'il passerait donc cette nuit à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste de la journée pour approcher un peu plus du but de son voyage.


Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de Chappelin, qui conduisit aussitôt le jeune Espagnol à l'appartement de sa femme. Celui-ci se présenta avec une extrême courtoisie, mais ses yeux n'eurent peut-être pas toute la réserve désirable, et ses regards eurent peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le frappa vivement. C'était, en effet, d'après tous les témoignages que l'on en a, la plus belle créature de toute la province de Flandre. On servit un repas abondant; mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante et dont les épaules étaient quelque peu découvertes, selon la coutume flamande, mangea peu, ou du moins avec une continuelle distraction.

Le souper terminé et la table desservie, Chappelin fit apporter un clavicorde et, se plaçant devant l'instrument, il exécuta un gracieux prélude, à la suite duquel sa femme chanta, d'une voix des plus agréables, de jolies romances dont lui-même était l'auteur.

La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique et à une conversation choisie dans laquelle la femme de Chappelin déploya, aux yeux émerveillés du jeune officier, toutes les ressources d'un esprit éclairé et subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un flambeau, conduisit Don Juan de Maraña dans une pièce voisine de celle de la jeune femme et qu'occupait d'ordinaire le valet de chambre de M. de Chappelin. L'Espagnol, qui devait se remettre en route au point du jour, prit congé de ses hôtes avec tous les témoignages ordinaires de reconnaissance, et l'ordre fut donné au majordome de faire disposer, dès le matin, un déjeuner abondant et quelques provisions de route, afin que le jeune homme pût, avant son départ, prendre les forces nécessaires pour terminer d'une traite le chemin qu'il avait à parcourir. En même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à s'occuper de quelques travaux, se retira dans une chambre plus éloignée où il devait passer la nuit.


Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui occupait la même chambre, lui dit que, pour ne pas troubler le repos dont il devait avoir grand besoin, il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre et s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des autres domestiques de la maison.

Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination était toute remplie de l'image de sa belle hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle avait été subite, s'irritait encore par diverses circonstances fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait la jeune femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin, et, enfin, la solitude où il était lui-même, par suite d'une attention contraire aux ordres du maître.