Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son chapeau sur son visage pour n'être pas reconnu à l'avance et, dès qu'il eut atteint le traître, sans prononcer une parole, sans lui donner le temps de se reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea entre les épaules la pointe acérée de son javelot, qui le blessa si fort que Chappelin crut l'avoir tué, quoiqu'il n'en fût rien, et le mari outragé reprit le chemin de sa demeure.


Cependant la jeune femme, voyant que l'heure s'avançait sans que son mari fût de retour, s'informa de ce qu'il était devenu. Le palefrenier lui raconta alors que, pendant tout le temps qu'il avait été occupé à seller un cheval, il avait entendu son maître, qui se promenait devant la porte de l'écurie, se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant traître, infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à ce qu'il l'eût atteint et de le mettre en morceaux. Alors la malheureuse femme comprit tout et tomba sans connaissance.

Au bout de quelques instants, elle revint à elle et se mit à verser des torrents de larmes, puis songeant au prochain retour de son mari, redoutant de paraître devant lui souillée à jamais par un crime dont elle porterait désormais la peine quoique innocente, elle descendit dans la cour et, après l'avoir parcourue quelques instants avec égarement, elle se précipita la tête la première dans un puits profond, sans qu'aucun de ceux qui étaient présents eût pu la retenir. À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris affreux, auxquels accourut la foule du dehors, les uns s'enquérant de ce qui s'était passé, les autres cherchant, mais en vain, à secourir la pauvre femme qui, dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux.


Au milieu de ce tumulte universel arriva le malheureux Chappelin.

Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et demanda ce qui s'était passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en se déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, après s'être plainte de l'infâme conduite de l'Espagnol, s'était précipitée dans ce puits, où elle gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle le pauvre homme resta quelques instants frappé de stupeur et hors d'état de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu à lui, il se précipita à genoux auprès du puits en versant des larmes et en s'arrachant les cheveux et la barbe.

«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi t'es-tu séparée de moi? Pourquoi, mon séraphin, m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir toi-même de la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je maintenant sans te voir? Que ferais-je? Où irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois que trop ce que je vais devenir!»

Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son épée.

À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles étaient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant qu'il n'arrivât un nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour lui donner des consolations. Il paraissait leur prêter attention, lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut son enfant dans les bras de sa nourrice, laquelle pleurait amèrement; alors, courant après elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa à plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui brisa la tête et le corps.