Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste vint et accorda son instrument. Aux premières vibrations irrégulières et aiguës, elle fixa un instant sur lui ses yeux étincelants, puis se retourna vers la muraille comme pour écarter des souvenirs trop douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, avait commencé un chant insulaire, un chant des anciens Grecs, avant que la tyrannie n'eût tout étouffé.
Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure contre le mur. Alors le musicien changea de sujet et chanta l'amour. À ce nom redoutable, tous ses souvenirs s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce qu'elle était devenue... Les nuages qui avaient assombri sa conscience se fondirent en un torrent de larmes.
La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son cerveau jusqu'au délire. Elle se leva comme si elle n'avait jamais été malade, et elle regardait comme des ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on ne l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien ne put lui faire reconnaître la figure de son père.
Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les moyens employés à cet égard avaient été inutiles. Ni le temps, ni le changement de lieux, ni les soins, ni les secours de l'art ne pouvaient procurer le sommeil à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la faculté de dormir.
... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. Enfin, sans un gémissement, sans un soupir, sans un regard d'agonie, elle rendit l'âme. Ceux qui veillaient près d'elle ne s'en aperçurent que quand l'ombre qui couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue sur ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir brillé d'une telle splendeur et puis s'éteindre!
CHAPITRE IV
LA SULTANE GULBEYAZ
Esclave.—Récit du bouffon.—Enchaîné à la jolie Romagnole.—La vente au marché des esclaves.—Rencontre de Johnson.—L'achat.—Au palais du sultan.—Juan habillé en femme.—Au sérail.—La sultane amoureuse.—Vaines avances.—Arrivée du Sultan.—Gulbeyaz se retire.
Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs jours avant que Don Juan pût se rappeler le passé. Quand la mémoire lui revint, il se vit en pleine mer, courant sous le vent, filant six nœuds à l'heure, et devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il eût éprouvé du plaisir à les considérer.