Un jour, dans un saloon, je me laissai embobiner par Chislam Cox, qui parlait tout haut, appuyé au bar, et exhortait les consommateurs à le suivre dans la Colombie britannique. Il y connaissait un lieu où l'or abondait.
Il entremêlait dans son discours: Christ, Darwin, la Banque d'Angleterre, et, Dieu me damne si je sais pourquoi, la papesse Jeanne. Ce Chislam Cox était très convainquant. Je m'enrôlai dans sa troupe avec Marizibill, qui ne voulait pas me quitter, et nous partîmes.
Je n'emportais pas d'attirail de mineur, mais tout un matériel de bar et beaucoup d'alcools; whisky, gin, rhum, etc.; des couvertures et des balances de précision.
Notre voyage fut assez pénible, mais aussitôt arrivés là où Chislam Cox voulait nous conduire, nous bâtîmes une ville de bois qui fut baptisée Cox-City, en l'honneur de celui qui nous dirigeait. J'inaugurai mon débit de boissons, qui fut bientôt très fréquenté. L'or, en effet, était abondant, et je faisais moi-même des affaires d'or. Une grande partie des mineurs étaient Français ou Canadiens français. Il y avait là des Allemands et des individus de langue anglaise. Mais l'élément français dominait. Plus tard, il nous vint des métis français du Manitoba et un grand nombre de Piémontais. Des Chinois arrivèrent aussi. Si bien qu'au bout de quelques mois, Cox-City comptait près de cinq mille habitants, qui ne possédaient qu'une dizaine de femmes...
Je m'étais fait une situation enviable dans cette ville cosmopolite. Mon saloon était florissant. Je l'avais baptisé Café de Paris, et ce titre flattait tous les habitants de Cox-City.
Les grands froids se firent sentir. C'était terrible. Cinquante degrés au-dessous de zéro constituent une température déplorable. On s'aperçut avec terreur que Cox-City ne renfermait que des provisions insuffisantes pour passer l'hiver. Il n'y avait plus de communications possibles avec le reste du monde. C'était la mort prochaine en perspective. Bientôt les provisions furent épuisées, et Chislam Cox fit afficher une proclamation émouvante, dans laquelle il nous faisait connaître toute l'horreur de notre situation.
Il nous demandait pardon de nous avoir menés à la mort, et trouvait, nonobstant son désespoir, le moyen de parler de Herbert Spencer et du faux Smerdis. La fin de ce factum était effroyable. Cox invitait la population à se rassembler, le lendemain matin, sur la place qu'on avait eu le soin de laisser au centre de la ville. Tout le monde devait apporter un revolver et se suicider à un signal, pour échapper aux affres du froid et de la faim.
Il n'y eut pas de protestations. La solution fut trouvée généralement élégante, et Marizibill elle-même, au lieu de sangloter, me dit qu'elle serait heureuse de mourir avec moi. Nous distribuâmes tout ce qui nous restait d'alcool. Le lendemain matin, nous nous rendîmes, bras dessus bras dessous, sur la place mortuaire.
Dussé-je vivre cent mille ans, je n'oublierai jamais le spectacle de cette foule de cinq mille personnes couvertes de manteaux, de couvertures. Tout le monde tenait à la main un revolver, et toutes les dents claquaient... claquaient... je vous le jure!...