La vie l'ayant déçu de bonne heure, l'officier s'était retiré en France dans un couvent de la Règle de saint François, et, peu de temps après, il reçut les Ordres.
Personne ne connaissait l'aventure qui avait poussé le Père Séraphin à se réfugier chez les moines. On savait seulement qu'un nom était tatoué sur son avant-bras droit. Des enfants de chœur l'avaient lu pendant que le père prêchait, et que les manches larges de son froc, couleur carmélite, retombaient. C'était un nom de femme: Elinor, qui est aussi un nom de fée dans les anciens romans de chevalerie.
Quelques années après les événements qui avaient changé un officier bavarois en un Franciscain français, la réputation du Père Séraphin comme prédicateur, théologien et casuiste parvint à Rome, où on l'appela pour le charger de la fonction délicate et ingrate d'avocat du diable.
Le Père Séraphin prit son rôle au sérieux, et, pendant son advocature, il n'y eut point de canonisation. Avec une passion que, n'eût été la sainteté du personnage, on aurait pu croire satanique, le Père Séraphin mit un tel acharnement à combattre la canonisation du Bienheureux Jérôme de Stavelot, qu'elle est abandonnée depuis ce temps-là. Il démontra aussi que les extases de la Vénérable Marie de Bethléem étaient des crises d'hystérie. Les Jésuites retirèrent d'eux-mêmes, par peur du terrible avocat du diable, la cause de béatification du Père Jean Saillé, déclaré vénérable dès le XVIIIe siècle. Quant à Juana du Llobregat, cette dentellière mayorquaise dont la vie s'est écoulée en Catalogne, et à qui la Vierge est apparue, paraît-il, au moins trente fois, seule ou accompagnée soit de sainte Thérèse d'Avila, soit de saint Isidore, le Père Séraphin découvrit dans sa vie de telles faiblesses que les évêques espagnols eux-mêmes ont renoncé a la voir déclarer vénérable, et son nom n'est plus invoqué à cette heure que dans certaines maisons de Barcelone, particulièrement mal famées.
Irrités à cause du fanatisme avec lequel le Père Séraphin salissait les mérites des défunts qu'ils honoraient, les Ordres qui avaient des intérêts dans ces saintes causes intriguèrent pour qu'il cessât son office. Et quelle victoire! Il dut retourner en France. Sa réputation étrange d'avocat du diable l'y suivit. On frémissait en l'écoutant prêcher sur la mort ou sur l'enfer. S'il élevait le bras, sa main droite, où il n'y avait que le majeur et l'annulaire, car les autres doigts manquaient, on ne sait par quelle aventure, semblait la tête cornue d'un diable nain. Les lettres bleuâtres du nom d'Elinor, illisibles de loin, paraissaient une brûlure infernale, et, s'il prononçait à la gothique quelque phrase latine, les dévots se signaient en tremblant.
En fouillant dans la vie des futurs saints, le Père Séraphin avait pris en mésestime tout ce qui est humain; il méprisait tous les saints, se rendant compte qu'ils ne l'eussent point été, s'il eût rempli son office à l'époque de leur procès de canonisation. Bien qu'il ne l'avouât pas, le culte de dulie qu'on leur rend lui paraissait presque hérétique; aussi n'invoquait-il, autant que possible, que les personnes de la Sainte Trinité...
On ne méconnaissait point ses hautes vertus, et il était devenu le confesseur ordinaire de l'archevêque. Vivant à une époque d'anticléricalisme, le Père Séraphin ne pouvait manquer de chercher des moyens pour remédier à l'irréligion universelle. Ses méditations l'amenèrent à penser que l'intervention des saints n'avait que peu d'action auprès de la Divinité:
—Pour que le monde revienne à Dieu, se disait-il, il faut que Dieu lui-même revienne parmi les hommes.