Je visitai Benedetto Orfei par une douce après-midi de mai. L'hérésiarque était assis dans un fauteuil moelleux. Sur sa table s'étalaient des papiers—probablement des brefs ou encycliques,—Il me reçut fort civilement et fit servir, pour m'honorer, de vieux flacons de vino santo et certaines confiseries romaines ou siciliennes: des noix confites dans du miel, une sorte de pâté fait de pâte de fondant aux trois parfums de rose, de menthe et de citron, où étaient enfouis des morceaux de fruits confits (écorces d'orange, cédrats, ananas), de la pâte de coing très douce appelée cotogniata, une autre pâte nommée cocuzzata, et une sorte de crêpes de pâte de pêche que l'on nomme persicata. Il exigea que je goûtasse au vino santo et le dégusta avec moi, non sans donner des marques de satisfaction réelle: hochements de tête, agitation d'une gorgée de vin dans la bouche avec mouvements appropriés des lèvres et des joues, léger frottement de la main gauche sur l'estomac. Je m'aperçus bientôt que ce bon hérésiarque était sourd. Comme il savait que je venais le visiter afin de prendre des notes destinées à élaborer dans la suite un essai sur son hérésie, je le laissai parler sans jamais l'interrompre.
Benedetto Orfei, qui était originaire d'Alessandria, en parlait volontiers le dialecte. Son discours était émaillé de paroles grasses, presque obscènes, mais étonnamment expressives. C'est le fait des mystiques d'employer de telles paroles, le mysticisme touche de près l'érotisme. Malgré l'intérêt que pourraient avoir certaines expressions pour les philologues, je n'insisterai pas sur ce côté de l'esprit d'Orfei. Ma science très superficielle des dialectes italiens ne m'a d'ailleurs pas permis de tout comprendre, et je n'ai saisi le sens de nombre de mots que grâce à la mimique qui accompagnait les discours de l'hérésiarque.
Voici comment Benedetto Orfei me raconta ce qu'il nommait sa conversion illuminatrice:
—Je m'étais occupé tout le jour de l'hypostase. Le soir venu, après avoir dit ma prière, je me couchai et commençai le rosaire. En même temps je méditais sur les mystères de la Religion. Je songeais à la bonté du Fils de Dieu, qui, pour effacer la tache originelle, se fit homme et mourut sur la Croix, supplice infamant, entre deux larrons. Une phrase qui prit la forme d'un refrain populaire vint chanter en mon esprit:
«Ils étaient trois hommes
Sur le Golgotha,
De même qu'au ciel
Ils sont en Trinité.»
Ici l'hérésiarque s'arrêta, ému, versa du vin dans nos deux verres, et but, d'un air triste bientôt dissipé, la contenu du sien, sans négliger les frottements de main sur la panse, agitations de visage, exclamations sur le velouté du vieux vin. Il m'obligea à goûter de la cocuzzata et continua ainsi:
—Le refrain divin chanta dans mon âme jusqu'à l'heure où je m'endormis. Mon sommeil fut profond, et le matin, à l'heure des songes véridiques, je vis le ciel ouvert. Parmi les chœurs des hiérarchies d'Assistance, d'Empire et d'Exécution, et plus hauts que le chœur des Séraphins, qui est le plus élevé, trois crucifiés s'offrirent à mon adoration. Ébloui de la lumière qui entourait les crucifiés, je baissai les yeux et vis la troupe sainte des Vierges, des Veuves, des Confesseurs, des Docteurs, des Martyrs adorant les crucifiés. Mon Patron, saint Benoît, vint à ma rencontre, suivi d'un ange, d'un lion, d'un bœuf, tandis qu'un aigle volait au-dessus de lui. Il me dit: «Ami, souviens-toi!» En même temps, il dressa sa main droite vers les crucifiés. Je remarquai que le pouce, l'index et le majeur de cette main étaient étendus, tandis que les deux autres doigts étaient repliés. Au même instant les Chérubins agitèrent leurs encensoirs, et un parfum, plus suave que celui du plus pur des encens minéens, se répandit dans l'air. Je vis alors que l'ange escortant mon saint Patron portait un ciboire d'or, d'un travail admirable. Saint Benoît ouvrit le ciboire, y prit une hostie, qu'il divisa en trois parties, et je communiai triplement d'une seule hostie, dont le goût devait être plus exquis que celui de la manne que savourèrent les Hébreux dans le désert. Une musique ravissante de luths, de harpes et autres instruments célestes, tenus par des Archanges, se fit entendre et le chœur des Saints chanta:
Ils étaient trois hommes
Sur le Golgotha,
De même qu'au ciel
Ils sont en Trinité.