—L'è cmè ra merda: pï a s'asmircia, pï ra spissa.
Lorsque je me levai pour prendre congé, l'hérésiarque voulut m'accompagner jusqu'à la porte.
Au moment où il se leva, sa soutane, sorte de robe monacale de bure noire, s'ouvrit et je vis qu'en dessous l'hérésiarque était nu. Son corps velu était sillonné de marques de flagellation. Une ceinture rugueuse, hérissée de piquants de fer, qui devaient déterminer d'insupportables souffrances, entourait sa taille. Je vis encore d'autres choses, mais elles sont de telle nature que je ne peux les décrire. Toute cette nudité, à vrai dire, ne m'apparut qu'un instant. L'hérésiarque referma aussitôt sa soutane dont il noua la cordelière, et, souriant, m'invita à passer dans la pièce voisine qui était la bibliothèque. J'étais stupéfait de voir que cet homme donnait de tels châtiments à sa chair et satisfaisait en même temps sa sensualité gourmande. Je méditai sur ces contrastes en passant dans la bibliothèque, où je vis, convenablement rangés sur des rayons, des livres de toute sorte que l'hérésiarque m'invita à regarder. Il y avait là, mêlés, des volumes précieux ou vulgaires, de théologie, de philosophie, de littérature et de sciences. C'étaient des livres et des manuscrits anciens et modernes sur papier ou parchemin. Je remarquai les œuvres d'Aristote, de Galien, d'Oribase, la Syphilis de Fracastor, la Sagesse de Charron, le livre du jésuite Mariana, les contes de Boccace, de Bandello, du Lasca, Saint Thomas, Vico, Kant, Marcile Ficin, le diadème des Moines de Smaragdus et d'autres. Je quittai ensuite l'hérésiarque, que je n'ai plus revu.
À quelque temps de là, j'appris que venait de paraître: l'Évangile véridique, de Benedetto Orfei, traduit en langue vulgaire, contenant la vie de Dieu le père, premier des deux évangiles parallèles aux évangiles canoniques. Je me procurai le livre, qui était fort court. Il ne contenait rien de précis sur la vie de la première personne de Dieu. On y apprenait que l'on ne savait rien de la naissance de Dieu le père. De sa vie, on ne savait presque rien, sinon qu'il fut juste, obscur et sans amis. Son existence était mêlée à celle de deux autres personnes de la Trinité, et c'est en essayant de détourner Dieu l'Esprit-Saint d'un crime que celui-ci commettait, qu'il fut pris avec lui et condamné injustement. Chacune des paroles qu'il échangea au lieu du supplice avec Jésus et le mauvais larron, faisait l'objet d'un chapitre où elle était commentée. C'était en effet le seul moment bien connu de sa vie, et encore l'hérésiarque en avait-il emprunté le récit aux évangiles synoptiques. Après la mort de Dieu le père, tout redevenait mystérieux. On ne savait plus rien, ni de sa résurrection et ascension, probables, mais inconnues. L'ouvrage avait été, paraît-il, écrit en latin, traduit aussitôt en italien et publié. Le manuscrit latin sur parchemin doit encore exister.
L'année suivante, Benedetto Orfei fit paraître le second évangile parallèle aux évangiles canoniques ou Évangile du Saint-Esprit. Comme celle de Dieu le père, sa vie était peu connue. Mais, tandis que du Père éternel on ne connaissait que sa mort, on savait du Saint-Esprit qu'il viola, un jour, une vierge endormie. Ce stupre avait été l'opération du Saint-Esprit de laquelle était né Jésus. On insistait aussi sur les paroles prononcées sur la croix, puis le mystère se faisait après l'instant où les soldats eurent brisé les jambes des deux larrons. Ce volume, à la vérité fort beau et d'une grande élévation de pensée par certains endroits, contenait des passages d'une telle crudité que les autorités italiennes le firent saisir comme livre obscène; aussi est-il introuvable.
Les exemplaires du premier évangile, ou Vie de Dieu le père, sont d'ailleurs fort rares eux-mêmes: soucieuse de les détruire, la cour pontificale en avait acheté la plus grande partie.
L'hérésie des Trois-Vies ne se répandit pas. Benedetto Orfei mourut au seuil du siècle. Ses quelques disciples se dispersèrent, et il est probable que l'enseignement de l'hérésiarque aura été vain, qu'il n'en sortira rien, et que nul ne songera à le reprendre.