—Combien me vendrais-tu le corps de ce supplicié?
Et le bourreau répondait:
—Étranger, ce martyr qui te ressemble est sans doute ton frère... Moi aussi, je suis chrétien, car j'ai été baptisé. J'exerce mon métier, et, faisant cela, j'accomplis la volonté divine. Mais, le corps d'un martyr est un don sacré de Dieu à ses fidèles, et il est interdit de vendre les dons sacrés. Quand cet homme sera mort, tu emporteras le cadavre, afin que les croyants puissent l'honorer... En attendant, pour passer le temps, jouons aux dés mon silence contre tes sandales azurées, qu'orne, au cou de pied, un quadruple triangle d'or.
[L'OTMIKA]
Sur le pré, proche les vergers aux pruniers fleuris qui entourent le village bosniaque, le kolo tournait, ronde échevelée et chantante. Les croupes s'agitaient en cadence: celles des garçons sautaient, nerveuses et étroites; celles des filles roulaient, lourdes et bulbeuses, et tendaient le jupon court. Les chansons s'envolaient, lyriques, satiriques ou gaillardes, et en ce cas les filles faisaient semblant de ne pas comprendre. On chantait:
Le premier disait: «Tu es une rose.»
Le second disait: «Tu es une étoile.»
Le troisième disait: «Tu es un ange des cieux.»
Mais le quatrième m'a contemplée sans rien me dire.
De par mon miroir, je ne suis ni rose, ni étoile, ni ange,
De par mon miroir les trois ont menti.
Et celui qui s'est tu sera mon bien-aimé.
Le kolo tourna un instant en silence. Les croupes remuaient, sautillaient, frétillaient, se tortillaient. Les tziganes, hommes et femmes, assis sur le talus du chemin qui borde le pré, préludèrent un autre air sur leurs guitares, et la troupe dansante entonna:
Le vieux beg turc de Sarajevo
Pesait cent dix okes.
Sa fille qui n'en pesait que trente
S'est enfuie chez les Serbes pour danser la poskotznika.
Puis les garçons chantèrent:
La fiancée n'était pas vierge,
Elle était comme un sac troué...