Ce n'est pas ici le moment d'étudier l'influence des diverses écoles socialistes; elles ramenèrent l'économie politique de la vaine agitation des formules vides et généralement optimistes à l'observation des réalités trop souvent cruelles, observation dont la conséquence ne fut heureusement pas un pessimisme déprimant, mais au contraire une réaction énergique de la volonté réformatrice collective.
Les représentants les plus illustres des sciences mathématiques et physiques, de leur côté, démontraient que les phénomènes politiques, moraux et intellectuels sont régis par des lois aussi bien que ceux de la nature inorganique et organique. Parmi eux, en France, il convient de rappeler les noms illustres de Lagrange, de Laplace, de Joseph Fourier qui, dans les problèmes relatifs au calcul des probabilités, à la natalité, à la mortalité, à la criminalité, aux assurances, etc., introduisirent avec tant de puissance l'application des méthodes scientifiques générales.
C'est grâce au socialisme et à ces ancêtres scientifiques, continuateurs eux-mêmes des encyclopédistes du xviiie siècle et des fondateurs anglais, hollandais, italiens et allemands antérieurs, de la statistique, qu'il devint possible, vers le milieu de notre xixe siècle, d'essayer de constituer, à l'aide des matériaux recueillis dans les divers ordres de nos connaissances sociales, une science unifiée et coordonnée, la sociologie.
Ces premières et grandioses tentatives se présentent à nous sous deux formes également naturelles bien qu'imparfaites, caractérisées par des points de départ, des méthodes et des résultats en grande partie divergents.
Continuateur de Laplace et de Joseph Fourier, ayant cependant aussi subi l'heureuse influence humanitaire des écoles sociologiques de son époque, A. Quetelet (1796-1874) applique rigoureusement à l'étude du corps social la méthode des sciences exactes; il base sa Physique sociale sur la connaissance des rapports et des lois qu'il essaie de dégager, très souvent avec succès, de l'observation des phénomènes élémentaires abstraits de la sociologie, c'est-à-dire de ceux dont nous nous sommes également occupés dans le chapitre précédent. Ses observations n'embrassent pas seulement les faits économiques et génésiques, elles s'étendent à l'art, à la science, au droit spécialement à la criminalité, et à la politique. Sa méthode est irréprochable, mais elle s'arrête au tiers du chemin. Nulle part Quetelet ne s'élève jusqu'à l'observation ni même jusqu'à la conception de fonctions et d'organes sociaux dans lesquels les éléments se coordonnent; ses vues sur la structure sociale d'ensemble se bornent dès lors à des considérations assez superficielles et vagues dont il reconnaissait du reste le premier l'insuffisance.
A la différence de Quetelet, A. Comte (1798-1857) néglige pour ainsi dire absolument l'observation des phénomènes sociaux élémentaires; au point de vue des connaissances économiques, artistiques, juridiques et politiques, il est certainement inférieur à la plupart des spécialistes de son temps. Il décrit certains organes sociaux et leurs fonctions, mais ces descriptions sont à la fois incomplètes et insuffisantes tant au point de vue du nombre que des relations des organes. Sauf en ce qui concerne l'évolution philosophique, sa sociologie est essentiellement déductive et non inductive et, comme ses déductions sont tirées d'un Tableau des fonctions intérieures du cerveau qui est lui-même défectueux, elles sont à peu près complètement fausses.
Il a entrevu quelques grandes lois relatives à la structure générale des sociétés, telles que leur continuité, leur solidarité; mais le vice de sa méthode, aboutit finalement à une conception sociale subjective, hiérarchiquement autoritaire, religieuse et rétrograde.
M.H. Spencer tient le milieu, au point de vue de la méthode, entre Quetelet et A. Comte. Sa grande supériorité, vis-à-vis de l'un et de l'autre, consiste en une observation et une description approfondies des fonctions et des organes particuliers du corps social; sa conception d'ensemble dès lors a des rapports plus étroits avec la réalité; mais, malgré l'accumulation énorme des faits sociaux à l'aide desquels l'illustre philosophe procède à ses analyses et à ses reconstitutions organiques, son point de départ est défectueux; ses données sociologiques ne sont méthodiquement ni analysées ni surtout classées; ses matériaux économiques et juridiques surtout sont incomplets et leurs rapports et leurs lois mal définis et conçus.
Si ces trois hommes de génie que nous venons de prendre comme types de l'évolution méthodique et historique de la science sociale s'étaient succédé régulièrement en se complétant l'un l'autre, Spencer perfectionnant Quetelet par l'étude des organes spéciaux et Comte couronnant, grâce à eux et à son esprit généralisateur, leur oeuvre par la description de la structure sociale d'ensemble, si en un mot leur oeuvre au lieu d'être personnelle avait pu être une oeuvre collective, la sociologie aujourd'hui serait à peu prés parfaite, tout au moins dans sa méthode et dans son architecture; son enseignement et son influence se seraient développés beaucoup plus qu'ils ne le sont actuellement.
Si nous appliquons maintenant les considérations ci-dessus aux sept classes de phénomènes sociologiques (nos 7 à 13) par lesquelles se termine notre Tableau hiérarchique intégral des sciences abstraites du chapitre iv, nous comprendrons aisément par quelles transitions méthodiques il convient de passer de l'étude des phénomènes, des rapports et des lois sociologiques simples à l'étude des phénomènes, des rapports et des lois sociologiques composés. Ici encore, comme toujours, la méthode scientifique consiste à passer du simple et du général au complexe et au spécial par des gradations successives, conformément aux lois naturelles de l'esprit humain et du raisonnement.