Chacune de ces sept classes se partage à son tour en divisions et en subdivisions et toutes en outre sont en rapport avec les phénomènes qui font l'objet des six classes des sciences antécédentes; on constate alors que les rapports et combinaisons auxquels peut donner lieu la vie des sociétés sont pour ainsi dire innombrables.

Il ne suffit pas de colliger un nombre considérable de faits sociaux pour en déduire des considérations d'ensemble, il faut classer ces faits suivant leurs rapports naturels de ressemblance et de dissemblance et aussi suivant leur ordre hiérarchique de complexité. Après cela, il est permis de procéder à la découverte et à l'appréciation des rapports simples ou composés, directs ou indirects qui existent entre les divers groupes de phénomènes.

On se ferait cependant encore une conception incomplète et inexacte de la grandeur et de la difficulté du problème si l'on envisageait exclusivement l'action directe ou indirecte exercée par les phénomènes ou groupes de phénomènes les plus simples et les plus généraux sur les plus complexes et les plus spéciaux. Il convient en effet de reconnaître que ces derniers agissent directement et indirectement par réaction sur les premiers. De là une nouvelle série de rapports et de lois à rechercher et à étudier. Ainsi, par exemple, la classe des facteurs politiques, qui est la plus spéciale et la plus complexe de toutes, agit par voie de réaction, et pour ainsi dire par régression, d'abord directement sur la classe de phénomènes juridiques, et indirectement ensuite sur toutes les autres clauses antécédentes. Il est possible en effet, par une politique méthodique et savante, de transformer ou d'aider à transformer les conceptions juridiques et morales et même de susciter les progrès scientifiques et artistiques qui facilitent l'évolution spontanée du développement économique et génésique des sociétés.

Comme on le voit, le champ des investigations sociologiques est immense; sa fécondité est inépuisable pour tous ceux qui, s'arrachant à l'absolu religieux et métaphysique stérile, sauront se résoudre à se livrer à la patiente et rémunératrice recherche du relatif et de ses lois en dégageant de mieux en mieux ce qui est général, constant et nécessaire de ce qui est particulier, variable et contingent.

De là la complexité réellement troublante de la science sociale, complexité qui n'est dépassée que par la simplicité des gouvernés et l'outrecuidance des gouvernants dont des générations successives vivent de l'agitation et de l'exploitation de quelques formules vagues et décevantes au-dessus et en dépit desquelles le profond déterminisme de la nature suit son imperturbable cours.

Heureusement, si le tissu des phénomènes sociaux est le plus compliqué de tous, il entre dans ses matériaux des éléments empruntés aux modes les plus élevés de notre vie morale et intellectuelle; l'observation ainsi que l'expérience nous montrent que la vie des sociétés plus encore que la vie individuelle, précisément parce qu'elle est plus vaste et plus variée que cette dernière, se prête à l'intervention réformatrice et régulatrice d'une volonté collective analogue à la volonté individuelle, mais sans comparaison plus puissante; cette puissance collective qui dans les civilisations autoritaires s'incarna dans les formes diverses de la souveraineté devient de plus en plus aujourd'hui une fonction au service de la société; à mesure que cette fonction s'organise et se perfectionne, son efficacité augmente tandis que parallèlement le corps social, par son développement propre, devient plus plastique et plus malléable.

Ainsi le débat théorique entre l'individu et l'Etat se résout en une transformation de l'Etat pour le plus grand bien des individus et l'intervention de la force collective s'étend et se justifie par la réduction continue, il est vrai, des formes despotiques de cette intervention, mais aussi par l'accroissement effectif de cette dernière, par le moyen des formes supérieures du self-government au profit de la liberté individuelle. C'est pour n'avoir pas compris cette corrélation progressive, ce parallélisme du développement de l'Etat et de celui de l'individu que de Laveleye et M. Herbert Spencer ont défendu des thèses politiques absolues, également inadmissibles et que les événements sociaux démentent journellement leurs théories.

L'histoire et la philosophie des croyances et des doctrines politiques devront désormais être étudiées en tenant compte de cette corrélation nécessaire entre l'évolution des formes de la vie individuelle et celle des formes de la vie collective ou de l'Etat; celui-ci n'est pas l'antithèse, mais la synthèse des individus.


CHAPITRE VII