Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premières scènes de son enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mère penchée sur elle; entendre la voix mâle de son père s'adoucissant pour lui parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle éprouvait pour son enfant, elle jugeait de celui qui avait dû veiller autour de ses premières années: elle se disait qu'ils avaient bien souffert—comme elle souffrirait, elle, en pareil cas,—ceux qui l'avaient perdue: elle se disait qu'elle la reconnaîtrait sûrement cette pauvre mère, aimée quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle désirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le complément béni de son existence: elle priait, du fond de son cœur, pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur la terre ou dans le ciel.
Trois ans après leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme étaient sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre à Leavenworth: le petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la garnison, avait deux ans. Des événements inattendus vinrent jeter dans leur paisible existence une perturbation profonde.
CHAPITRE II
OLD JOHN
Si le lecteur le trouve agréable, nous lui rappellerons cette cabane installée au confluent des rivières Platte et Medicine-Bow, sur le flanc d'une colline: nous le conduirons auprès de cette habitation rustique, si bien cachée, comme un nid d'aigle au sein de la forêt, qu'elle avait échappé aux yeux perçants des rôdeurs Indiens.
Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale commencent à peine à répandre sur la terre quelques lueurs indécises.
Un jeune homme, monté sur un pur-sang de toute beauté, s'approche lentement de la colline. Ses regards observateurs ont découvert une guirlande de fumée qui monte au-dessus des arbres; attiré par ce signe indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientôt le chemin devenant impraticable pour sa monture, il est obligé de mettre pied à terre et de cheminer tant bien que mal, trébuchant, maugréant, soufflant, pendant que son cheval souffle et trébuche aussi, mais sans maugréer.
—Décidément, dit à haute voix notre voyageur; décidément, il a le goût du romantique, cet ermite enragé! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi pour habitation un pareil site. C'est égal, son nom ne répond pas à la qualité de son logis. Old John!.... est-ce un nom assez vulgaire!.... Quoiqu'il en soit, c'est un homme étrange, et sur lequel les Settlers de la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.
Ces dernières paroles du monologue furent adressées au cheval, qui, n'y comprenant pas grand'chose, n'y répondit rien, comme son maître pouvait bien s'y attendre.
A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairière où était bâtie la cabane:
—Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une voix très-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre.