Il eût le temps de faire l'examen de la pièce: elle était meublée sans luxe, mais néanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une simplicité confortable. Près du lit de sa mère, le petit Harry reposait dans un joli berceau.

Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aimée avec tant d'emportement, tant de fureur!... L'innocente créature allait servir d'instrument aux angoisses de son père et de sa mère!...

Un infernal sourire crispa les lèvres du Sauvage; il lui fallut un effort suprême pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de guerre du Pawnie.

Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientôt. C'était la première fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une émotion profonde et étrange le saisit à son aspect; son visage s'assombrit en la contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amère volupté.

La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-né. Il dormait d'un paisible et profond sommeil.

—Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite tête chérie, mes craintes étaient vaines; il repose sans souffrance, mon mignon baby, et ses jolies lèvres roses ont un sourire.—Oh! Seigneur! si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver à mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose étrange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'étais jamais fatiguée; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un canot, tout cela n'était qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au milieu du luxe, dans le bien-être, je suis harassée pour peu de chose.—Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon cœur étaient insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur, toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...—Et pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que j'étais..., seule... isolée... sans famille...! Oh! non! ce serait terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais précieux, que le ciel m'a donné.—Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils. Ils doivent être morts, car je sens bien que je ne survivrais pas à une telle perte... Allons nous coucher.

A ces mots, la jeune mère s'agenouilla auprès du berceau, leva ses mains vers le ciel, et fut absorbée pendant quelques instants dans une fervente prière. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses lèvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front; puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.

Fatiguée de ses veilles et de ses inquiétudes, Manonie s'endormit profondément.

Le monstre à figure humaine qui veillait, caché dans un recoin obscur, quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le couteau tiré en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une précaution telle que ni lui ni sa mère ne furent éveillés: il ouvrit silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier comme un fantôme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait tué. En ouvrant les volets il s'aperçut avec un sentiment de malaise qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la lumière; leur élément c'est la nuit.

Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fenêtre, l'enfant s'éveilla; à peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage courbé vers lui qu'il se mit à pousser des cris lamentables de terreur.