Là, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exilés, ces convalescents de la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.

Le fort Laramie était, à cette époque, un poste important pour la traite des marchandises; c'était le rendez-vous des Indiens chasseurs et trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des aventureux négociants Américains. Il y avait, en tout temps, une garnison d'environ trois cents hommes.

C'était là que s'organisaient les caravanes pour le Golden State (Région d'Or), qui passaient par la vallée de la Platte, le Sweet-water, South-Pass et Fort-Hall.

Au seuil des contrées montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou douze, des habitations échelonnées çà et là dans les plaines de Laramie, sur une étendue d'environ trente à quarante milles.

Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants ermitages. Son apparence extérieure était modeste, mais révélait des habitants honorables. Il était situé près des confluents de la Platte et de Medicine-Bow River, à cinq milles de Sweet-water, à quinze milles des Portes-du-Diable.

Au lieu d'être installée dans la vallée—une des plus belles de la contrée,—cette habitation était perchée comme un nid d'aigle sur la cime d'un côteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La pente, pour y arriver, était hérissée de rocs menaçants, disposés en forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accès difficile à tout autre qu'un familier de l'endroit.

Lorsque le voyageur, quittant les régions civilisées, pénètre dans les déserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveauté sauvage et grandiose de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages alignés par le crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue calculés par la vieille routine, le clinquant champêtre au milieu duquel se pavanent autour de leurs maîtres des animaux dégénérés, atrophiés par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde défiguré par l'homme; c'est la terre dans sa beauté native et fière, telle qu'elle est sortie des mains du Créateur.

La grande prairie se déroule, mouchetée de vertes forêts, de troupeaux de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims bondissants; et au milieu de cette immensité silencieuse, passe l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrière lui la trace de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin d'herbe sur lequel son pied se pose.

Le voyageur n'avance qu'avec une émotion respectueuse qui ressemble à de la crainte, mais dont le charme est inexprimable.

Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se trouve heureux de découvrir le Fort Laramie après avoir traversé les quatre cents milles du désert de la Nébraska: le moindre échantillon de la vie civilisé est le bien-venu.