Il n'était resté au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fée des forêts n'avait pas encore été célébré: cependant Manonie habitait le Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.

L'agression commise contre les émigrants mit en éveil tous les instincts sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum était sur le sentier de guerre; dès ce moment, ses jours et ses nuits se passèrent dans une défiance incessante.

Rien n'égale la finesse idéale, la perspicacité inimaginable que l'éducation des bois donne aux sens; rien n'égale l'étonnante prescience avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont à peine vu ou entendu: l'Européen, bercé dans les langes étroits de la civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supériorité physique, et s'avouer inférieur, insuffisant, chétif.

Manonie avait le pressentiment des entreprises tentées par Wontum: elle savait qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il marchait contre le Fort; la jeune fille en était certaine; il ne lui manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la forêt pour dire «Les voilà!»

Toujours inquiète pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, épiant tous les murmures de l'air, les sons furtifs de la vallée, les échos lointains de la montagne.

Pendant les journées elle disparaissait; tout son temps était employé à parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau; voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait pû voir ou entendre.

Ces longues et dangereuses pérégrinations plongeaient Marshall dans une mortelle inquiétude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse, épuisée par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches auxquels elle ne répondait que par un fier sourire et un mutin mouvement de tête: le lendemain elle recommençait.

Par une après-midi brumeuse, Manonie revint plus tôt que d'habitude, annonçant l'approche des Indiens. Aussitôt la petite garnison fit ses préparatifs de défense, et s'organisa pour opposer une résistance désespérée.

Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne, pendant laquelle on aurait pû entendre bondir dans leurs poitrines les cœurs des braves défenseurs du Fort. A une heure du matin les Sauvages donnèrent l'assaut avec leur concert accoutumé de hurlements horribles: mais la réception fut si chaude et si inattendue qu'ils furent obligés de battre en retraite, après avoir essuyé des pertes considérables.

Alors commença un siége en règle, dans lequel Wontum déploya toute l'habileté, tout l'acharnement qui étaient en son pouvoir.