«Il paraît que nous étions tous deux aussi stupéfaits l'un que l'autre, car l'ours s'arrêta en grognant, et me regarda sans bouger pendant deux ou trois minutes. Si j'avais eu l'esprit de me tenir tranquille, l'animal serait parti sans rien me dire: mais j'étais complètement abruti. Voyant que je ne pouvais mettre la main sur mon fusil, je me levai sans trop savoir pourquoi. Tant que j'étais resté immobile, il avait eu l'air de ne pas me reconnaître; dès que j'eus bougé, il comprit son affaire.

«Avec un grondement très-sérieux il marcha sur moi. Je reculai, je pris un tison et le lui présentai au nez. Cette démonstration ne fut pas de son goût; elle le fit reculer à son tour. Cependant il ne s'avoua pas vaincu, et cinq secondes après, il avait regagné son premier poste, et de là, il me guettait avec un certain air qui ne présageait rien de bon.

«Je connus de suite qu'il était déterminé à me surveiller jusqu'au jour: cela me fit songer. Je passai en revue ma provision de bois; il m'en restait juste pour deux heures au plus.

«J'étais donc assez embarrassé de savoir quel parti prendre.

«En regardant autour de moi, je remarquai que l'arbre avait de grosses racines saillantes; je pouvais m'élancer et à l'aide de ce marchepied naturel, grimper sur l'arbre. Mais, au même instant, je fis la réflexion que le tronc était assez gros pour que mon ennemi pût y monter après moi, et qu'il serait fort capable de commettre cette indélicatesse. A ce moment je ne pus m'empêcher de conclure que j'avais tiré un méchant coup de fusil, et que j'avais été bien stupide de laisser fuir cette bête avec une aussi minime blessure.

«Si, seulement, j'avais pu rattraper mon fusil, j'aurais pu terminer assez bien la plaisanterie; mais, comme vous voyez, c'était là, précisément, le point difficile. L'ours était, pour ainsi dire, assis dessus; et il n'aurait, vraiment, pas été commode de le déranger.

«Enfin je me rappelai qu'aucun animal ne tient bon contre le feu, et je me décidai à le charger avec un bon tison.

«J'avisai une superbe branche bien enflammée; pour aviver encore son incandescence, je la fis tournoyer pendant quelques secondes autour de ma tête, et je me jetai sur l'animal en poussant un grand cri.

«Probablement j'aurais réussi à ravoir mon fusil si je n'avais pas fait une fâcheuse glissade. Le talon me tourna si malheureusement que je tombai, et le tison sauta loin de moi.

«Je ne fus pas long à me relever; mais toute mon agilité ne me procura d'autre profit que de n'avoir pas été mis en pièces par les griffes de cette brute obstinée.