—Vous vous imaginez qu'elle consentirait à me parler, lorsqu'elle refuse de vous dire un seul mot, à vous qui lui avez sauvé la vie!

—Assurément ce serait souverainement déraisonnable; mais les femmes sont de si drôles de choses, si incompréhensibles!…

—Je pense, dit Johnson en détournant l'entretien, que voilà le feu en bonne route jusqu'au matin; essayons donc de voir si nous pourrions goûter une heure ou deux de bon sommeil.

A ces mots, il se réintégra dans son lit, et s'endormit ou parut s'endormir aussitôt.

Il n'en fut pas ainsi de Veghte. Les soupçons désobligeants qui lui remplissaient la tête, le tinrent éveillé pendant plus d'une heure.

Il y a dans l'organisation humaine certains instincts magnétiques, desquels résulte une espèce de seconde vue intérieure, ou un avertissement mystérieux qui met en garde contre l'ennemi, alors même qu'il reste inconnu.

Basil éprouvait cette émotion et revenait toujours à cette idée méfiante, que dans la conduite de Johnson et de l'Indienne il y avait quelque chose de louche.

Il se rappela que, quelques années auparavant, à la première fois qu'il s'était rencontré avec Johnson, les allures de ce dernier avaient été déplaisantes, son amitié suspecte; puis, sa brusque arrivée auprès du feu, sa manière presque brutale de s'installer, ses discours dédaigneux et ambigus, son inqualifiable négligence à faire des signaux utiles; tout concourait à soulever contre lui les soupçons les plus légitimes. Or, au désert, quiconque n'est pas ami, est ennemi! quiconque n'est pas clairement, ouvertement loyal, est un traître!

Basil aurait donné quelque chose de bon pour le voir «au Diable:» la présence de cet homme lui semblait malfaisante.

La pente de ses rêveries amères conduisit tout doucement Basil dans les régions du sommeil; il y resta pendant plusieurs heures, étranger à tout ce qui se passait autour de lui.