UN ANNIVERSAIRE DU BON VIEUX TEMPS
—Vraiment oui! je vous le déclare, vous voilà redevenue vous-même, ce matin; entièrement vous-même, sauf les cheveux, s'écria la bonne mistress Wyman après avoir soigneusement habillé, pomponné sa jeune protégée, et l'avoir confortablement installée dans un hamac, au meilleur coin du parloir.
—Je vous crois, ma bonne mistress Wyman; en effet, je commence à me sentir mieux. Je vous remercie mille fois de vos bons soins, vous me gâtez en me dorlotant ainsi; je suis mieux traitée qu'une princesse. Voilà un beau jour, n'est-ce pas? Jamais le ciel ne m'avait semblé plus beau que ce matin.
—Cela vient de ce que vous avez longtemps gardé la chambre, sans respirer l'air du dehors, chère enfant. Moi, je trouve qu'en juin il fait meilleur encore: C'est en juin, dans la saison des roses, que je me suis mariée. Il est convenu avec Silas que tous les étés nous célébrerons l'anniversaire de ce bon jour: c'est aujourd'hui cet anniversaire, dit la brave femme du constable en riant si joyeusement qu'elle oublia de s'asseoir sur la chaise qu'elle venait de se préparer.
—Sans doute, vous alliez organiser une petite fête, à cette occasion, demanda Alice; je voudrais bien être assez forte pour vous aider un peu.
—Oh! pourvu que vous ayez bon œil et bon appétit, c'est tout ce qu'on vous demande. Ce n'est plus chez nous comme autrefois; nous n'aurons pas grande société; tout est bien changé maintenant: notre fils unique est mort; notre fille est mariée bien loin; l'incendie a dévoré nos propriétés; nous menons petite vie maintenant, afin que cela dure jusqu'à la fin de nos vieux jours. Je prépare pour nous un petit dîner; Silas a invité quelques amis pour nous aider à venir à bout de ce festin. Ainsi tenez-vous en bonne santé, soyez riante, car vous serez la joie de notre fête... Ah! chère! je sens mon gâteau qui brûle, j'y cours.
—Seigneur! j'espère bien que ce bon gâteau n'est pas avarié! s'écria Alice, en suivant de l'œil la bonne ménagère qui trottinait du parloir à la cuisine.
Bientôt mistress Wyman reparut, une bouteille dans une main, un bouquet dans l'autre:
—Oh! que nenni, il n'y a pas de mal, un peu de beurre répandu; du reste tout va bien. Mais regardez-moi les jolis cadeaux! tout ça est pour vous. Ne dirait-on pas que c'est votre anniversaire et non pas le mien?... M. Mallet vous envoie ce flacon... il y a de la liqueur Française,—Élixir de Chartreuse—certes! la jolie couleur d'émeraude! M. Allen vous envoie ces fleurs. Avec la bouteille il y a long comme le bras de compliments... Quant aux fleurs, un petit garçon a seulement dit qu'elles arrivaient de la part de M. Allen, pour miss Newcome.
Alice rougit de plaisir; sans répondre, elle prit d'abord le flacon, le regarda avec curiosité, et admira les jolis reflets de la liqueur: mais lorsqu'elle reçut les fleurs, ses mains tressaillirent de joie, elle leur sourit en les pressant contre son cœur. Mistress Wyman lui offrit de les mettre rafraîchir dans un verre d'eau; ce ne fut pas sans peine qu'Alice se décida à les lui confier, encore se réserva-t-elle un bouton de rose qu'elle fixa à son corsage.