Deux jours après le départ du jeune homme, la caravane s'était égarée au milieu de ces plaines immenses et sans routes tracées qui forment la plus grande partie du désert. Les Mexicains errèrent quelques jours à l'aventure sans pouvoir retrouver leur chemin. Pendant ces longues courses, faites au hasard, le général, séparé un instant de ses compagnons, avait pénétré, sans trop savoir comment, au fond d'un vallon étroit, entouré de toutes parts de hautes collines, et que le hasard seul pouvait faire découvrir. Ce vallon était traversé par un maigre ruisseau qui tombait en cascade du sommet d'une montagne assez élevée. Soudain, le général eut un éblouissement. Il était enveloppé d'or; il y avait de l'or partout, amoncelé sous les pieds de son cheval, dans le lit du ruisseau. Le général se trouvait au milieu d'un de ces riches «placeres» comme les déserts mexicains en renferment tant dans leurs profondeurs inconnues.

Le général tressaillit à la vue de ces immenses richesses. Il lui serait donc permis de reconstituer un jour la fortune perdue de ses enfants. Il examina soigneusement les lieux, afin de les reconnaître, ramassa quelques lingots d'or, puis il sortit du vallon et rejoignit ses compagnons, que sa longue absence commençait à inquiéter.

Deux jours plus tard, au coucher du soleil, un voyageur se présenta au campement du général: ce voyageur était un coureur de bois mexicain, un «gambucino» ou chercheur d'or; il disait se nommer Pedro Omnès. Le général accueillit ce chasseur d'une façon cordiale, et lui demanda s'il pouvait le conduire à la mission de Sainte-Marie; ainsi se nommait l'endroit où il se rendait. Pedro Omnès ne fit aucune difficulté, moyennant rétribution, de servir de guide à la caravane. Le lendemain, on se mit en route.

Cet homme avait su inspirer une si grande confiance au général, qu'au bout de deux ou trois jours il ne fit aucune difficulté pour montrer à Pedro Omnès les lingots qu'il avait ramassés et lui révéler la découverte qu'il avait faite d'un riche placer. Cette confiance, qu'il avait témoignée un peu à la légère à un homme qu'il ne connaissait qu'à peine, devait coûter cher au général.

Pedro Omnès était un bandit de la pire espèce. La révélation qui lui avait été si imprudemment faite par le général éveilla sa cupidité, et lui suggéra l'idée de s'emparer, n'importe à quel prix, du placer. Malheureusement, la révélation n'était pas complète; le général n'avait pas dit au bandit, probablement parce que cela ne lui était pas venu à la pensée, le gisement du placer. C'était ce gisement qu'à tout prix le bandit voulait connaître. Mais ce fut vainement qu'il remit le général sur ce sujet; celui-ci, soit qu'il commençât à se méfier du chasseur, soit pour toute autre cause, s'obstina à détourner la conversation et à ne plus revenir sur ce sujet. Pedro Omnès en fut pour ses peines et ne put rien découvrir. Mais il ne se rebuta pas et il changea de batterie. Le chasseur mûrit son projet avec cette ténacité féline qui caractérise les Indiens; puis, lorsque sa résolution fut définitivement prise, il la mit à exécution sans hésiter, sans crainte comme sans remords. Il savait qu'une tribu d'Indiens pillards campait à peu de distance de la route suivie par la caravane. Rien ne lui était plus facile que de s'entendre avec ces misérables.

Un soir, lorsque tous les Mexicains furent endormis, que les sentinelles elles-mêmes, accablées de fatigue, eurent cédé au sommeil, le misérable s'évada et se rendit au camp des Apaches. Ces Indiens étaient des Apaches. Il fut reçu avec des cris de joie parmi ces sauvages, et bientôt tout fut convenu entre lui et eux. La nuit même, un peu avant le coucher du soleil, les Mexicains furent assaillis à l'improviste par une nuée d'Indiens qui se ruèrent en hurlant contre leurs retranchements. Avant même que les blancs, surpris à l'improviste, eussent eu le temps de se mettre en défense, le camp était envahi, et les Mexicains se défendaient opiniâtrement dans un combat corps à corps qui devait leur devenir fatal. Le premier coup de feu tiré par les Apaches frappa la malheureuse épouse du général, qui tomba en s'écriant avec désespoir:

—Sauve nos enfants!

Le général, blessé lui-même et ne voulant pas abandonner le corps de sa femme aux insultes des sauvages, luttait avec ce courage et cet acharnement que seul peut donner le désespoir. Alors il se passa un fait étrange: Miguel et Carmen, ces deux pauvres enfants qu'une mort affreuse menaçait, semblèrent oublier le danger suspendu sur leurs têtes pour ne songer qu'à leur mère. Ils se jetèrent au plus épais de la mêlée, saisirent le cadavre sanglant de celle qui les avait tant aimés et qui maintenant était au ciel, l'enlevèrent par un effort suprême dans leurs bras débiles, et, rendus forts par l'amour filial qui chez eux dominait tout, ils arrachèrent le cadavre, l'emportèrent dans leurs bras, et, avec des difficultés inouïes, ils réussirent à le cacher si bien dans les buissons qu'il eût été impossible de le retrouver à tout autre qu'à eux.

—Reste ici, dit Miguel; veille sur notre mère; moi je vais sauver notre père ou mourir avec lui.

Le jeune homme s'élança alors et retourna au combat.