En somme, et quoi qu'il en soit, ce pays est un des plus beaux de l'Amérique. La fertilité de son sol est extraordinaire, sa végétation d'une puissance incroyable; il est couvert de forêts admirables, composées des essences les plus remarquables, et lorsque ce pays sera assaini par les défrichements et une canalisation bien entendue, on y jouira d'un climat excessivement sain et presque tempéré sur les côtes, à cause des brises de mer.
Le 5 septembre 1846, c'est-à-dire un an environ après l'annexion du Texas aux États-Unis, pendant toute la journée la chaleur avait été étouffante, l'atmosphère pesante et chargée d'électricité. Vers le soir, le ciel avait pris une teinte cuivrée, et, bien qu'il n'y eût pas un souffle dans l'air, les arbres et les plantes semblaient agités de frissonnements incompréhensibles pour tout autre que pour un homme né dans le pays. Tout faisait prévoir un de ces ouragans soudains nommés cordonazos, qui s'élancent à l'improviste des montagnes Rocheuses et, en quelques heures, bouleversent, totalement la zone sur laquelle ils ont étendu leurs ravages.
Il était huit heures du soir. Dans une misérable hutte construite en torchis, disjointe et ouverte à tous les vents, composée de deux pièces et surmontée d'un grenier, un homme était assis sur un escabeau devant une table boiteuse, dont un des pieds, le plus court, était calé par une pierre, et mangeait une maigre pitance composée d'un cuissot de daim séché et de salade sauvage, à défaut d'huile, assaisonnée avec du lait.
Cette masure, qui était cependant la plus belle de la ville de Castroville, était le presbytère; l'homme qui mangeait, le curé.
La ville de Castroville, puisque tel est son titre, est une misérable bourgade composée d'une soixantaine de maisons plus délabrées et plus mal entretenues les unes que les autres, et d'une centaine environ de jacales et de ranchos indiens.
Depuis nombre d'années déjà, les Missions étrangères françaises, avec un dévouement et une modestie que l'on ignore et que l'on ne saurait trop honorer, entretiennent dans ce pays et dans bien d'autres encore un nombre considérable de prêtres qui, avec une abnégation, une patience et une charité à toute épreuve, s'appliquent à enseigner aux pauvres et déshérités habitants de ces contrées les principes de notre sainte religion et à développer leur intelligence en leur apprenant à lire, à écrire et même à coudre, tisser, labourer, etc., etc.
La maison dans laquelle nous avons introduit le lecteur avait été construite à grand'peine par deux prêtres français qui, pour cette occasion, s'étaient improvisés architectes, pionniers, maçons, serruriers, menuisiers et même peintres, tout cela presque sans outils ou en se servant de ceux qu'eux-mêmes avaient fabriqués.
L'un de ces deux prêtres, trop faible pour un si rude labeur, était mort à la peine; il avait été enterré par son compagnon, presque aussi malade que lui, dans le jardinet attenant à la maisonnette, où sa tombe, surmontée d'une modeste croix de bois, disparaissait déjà presque tout entière sous un fouillis de roses, de jasmins d'Espagne et de résédas odorants. Le survivant avait été transporté mourant à Galveston, où il avait rendu, deux mois après, le dernier soupir.
De ces prêtres, l'un avait vingt-cinq ans, l'autre vingt-trois à peine.
Nous nous abstiendrons de tout commentaire. L'histoire des Missions françaises fourmille de ces douloureux épisodes.