—Ah! dit-il avec un soupir de soulagement, je crois que j'ai bien gagné de fumer une cigarette.

Nous sommes ici, à notre grand regret, contraint de donner le plus formel démenti au proverbe qui prétend que les loups ne se mangent pas entre eux.

Les loups, nous avons été maintes fois à même de le constater, ressemblent, en cela du moins, parfaitement aux hommes: ils se dévorent entre eux; et ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'ils le font sans nul scrupule, avec les marques évidentes de la plus grande satisfaction, toujours comme les hommes.

Le loup est essentiellement imitateur. Nous le soupçonnons fort d'avoir suivi, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, l'exemple qui lui a été si souvent donné par l'homme, ce doux et magnifique roi de la création, ainsi que le nomment les philanthropes.

En dévorant à belles dents leurs congénères, les coyotes avaient laissé à Cardenio tout le temps nécessaire pour s'installer commodément dans sa forteresse improvisée.

Il avait habilement profité des quelques minutes de répit que lui avait laissées le lunch pris par ses terribles persécuteurs.

Ainsi qu'il se l'était promis à lui-même, le jeune homme avait consciencieusement fumé sa cigarette; puis, ce devoir accompli, il s'était penché sur le missionnaire.

L'abbé Paul-Michel commençait à se remettre du rude choc qu'il avait reçu; il respirait plus facilement; sa pâleur était moins livide; ses forces revenaient.

—Que s'est-il donc passé? demanda-t-il d'une voix faible. Pardonne-moi, mon enfant; je crois que malgré ma volonté, j'ai perdu connaissance. Comment me trouvai-je sur cet arbre?

—C'est Frasquito et moi, padre, qui vous y avons transporté; et, à moins que les loups n'usent leurs grilles à déraciner ce magnifique mahogany, nous sommes parfaitement en sûreté sur ses branches. Voyez-les en bas, assis sur leur train de derrière, la gueule ouverte et les yeux écarquillés, dit-il gaîment; ils sont, je vous l'assure, tout décontenancés et surtout bien désappointés du tour que nous leur avons joué.