Le planteur frappa sur un gong.
Pedrillo parut.
—Servez un déjeuner, dit le planteur, et priez don Ramón de se rendre ici au plus vite.
Dix minutes plus tard, les ordres de don Melchior étaient exécutés, un plantureux déjeuner froid servi, et don Ramón faisait son entrée dans le salon en marchant sur la pointe des pieds.
Non pas que le majordome craignît de faire du bruit: le digne homme n'avait point de ces délicatesses, il ignorait ces raffinements; mais s'il entrait de cette façon excentrique, c'est tout simplement parce qu'il avait attaché à ses talons d'énormes éperons à molettes larges comme des assiettes, à pointes acérées comme des lames de poignards, qui l'empêchaient littéralement de poser le derrière du pied à terre.
—Vous alliez partir, don Ramón? lui demanda le planteur dès qu'il l'aperçut.
—Oui, señor don Melchior; je montais à cheval au moment où votre ordre m'est parvenu.
—Ce n'est pas un ordre, mais une invitation que je vous ai fait transmettre, don Ramón. Je désire que vous déjeuniez avec nous. Vous regagnerez facilement le temps que je vous fais perdre; d'ailleurs, vous partirez avec mon fils; vous faites partie de la famille. J'ai à vous communiquer, ainsi qu'à Cardenio, certaines nouvelles dont il est bon que vous soyez instruit sans retard.
—Je vous remercie, don Melchior; me voici tout à vos ordres, dit-il en s'asseyant en face du planteur. A propos, ajouta-t-il en s'adressant au jeune homme, je vous annonce, don Cardenio, que Pluto et Neptunio sont rentrés à l'habitation quelques instants après vous; les pauvres bêtes étaient effarées, tremblantes et ruisselantes de sueur; je n'ai pas besoin de vous dire que je leur ai, sous mes yeux, fait donner tous les soins nécessaires.
—Je vous remercie, don Ramón, répondit le jeune homme en lui serrant la main; je suis heureux que mes pauvres chevaux aient réussi à échapper à la dent des loups; ce sont de braves bêtes auxquelles je tiens beaucoup.