Et il s'éloigna de la choza, sauta sur un cheval qu'un Indien tenait en bride et à fond de train s'élança du côté du Carmen.

Au bout d'une heure il s'arrêta sur les bords du Rio-Négro, descendit de cheval, s'assura par un coup d'oeil qu'il était seul, détacha une valise en cuir attachée à sa selle et entra dans une grotte naturelle située à quelques pas. Là, il se dépouilla lestement de ses vêtements, revêtit un riche costume européen et se remit en route.

Ce n'était plus Neham-Outah, le chef suprême des nations indiennes, mais don Juan Perez, le mystérieux Espagnol. Son allure aussi, par prudence, était changée, et son cheval, d'un pas tranquille, le portait au Carmen.

Arrivé à peu près à l'endroit où, la veille, les bomberos, emmenant leur soeur, avaient fait halte pour se consulter entr'eux, il mit de nouveau pied à terre, s'assit sur l'herbe et tira d'un magnifique cigarera, en paille tressée de panama, un cigare qu'il alluma avec la placidité apparente d'un promeneur qui se repose à l'ombre et admire les beautés du paysage.

Pendant ce temps-là le pas de plusieurs chevaux troubla la solitude de la pampa, et d'une voix rauque entonna ce refrain indien bien connu sur cette frontière:

El mebin mi neculantey

Tilqui mapu meunt

Anca ma guida meunt

Ay! guineckry ni pello menckey!

«Je suis allez mon Néculan dans le pays de Telqui. Oh! coteaux humides qui l'ont changé en ombres et en mouches.»