Chillito et Mato, qui déjà avaient ôté leurs chapeaux et s'étaient salués avec affectation, après avoir enroulé autour de leur brans gauche leur poncho en guise de bouclier, tirèrent de leur polena leurs longs couteaux, et, sans échanger une parole, ils se mirent en garde avec un sang-froid remarquable.
Dans ce genre de combat, l'honneur consiste à toucher son adversaire au visage; un coup porté au-dessous de la ceinture passe pour une trahison indigne d'un vrai caballero.
Les deux adversaires, solidement plantés sur leurs jambes écartées, le corps affaissé, la tête en arrière, se regardaient fixement pour deviner les mouvements, parer les coups et se balafrer. Les autres gauchos, la cigarette de maïs à la bouche, suivaient le combat d'un oeil impassible et applaudissaient le plus adroit. La lutte se soutenait de part et d'autre avec un succès égal depuis quelques minutes, lorsque Chillito, dont la vue était sans soute obstruée par de copieuses libations, arriva une seconde en retard à la parade et sentit la pointe du couteau de Mato lui découdre la peau du visage dans toute sa longueur.
--Bravo! bravo! s'écrièrent à la fois tous les gauchos; bien touché!
Les combattants reculèrent d'un pas, saluèrent l'assistance, rengainèrent leurs couteaux, s'inclinèrent l'un devant l'autre avec une sorte de courtoisie, et, après s'être serré la main, ils rentrèrent bras dessus bras dessous dans la pulperia.
Les gauchos forment une espèce d'hommes à part, dont les moeurs sont complètement inconnues en Europe.
Ceux du Carmen, en grande partie exilés pour crimes, ont conservé leurs habitudes sanguinaires et leur mépris de la vie. Joueurs infatigables, ils ont sans cesse les cartes en main; le jeu est une source féconde de querelles où le couteau joue le plus grand rôle. Insoucieux de l'avenir et des peines présentes, durs aux souffrances physiques, ils dédaignent la mort autant que la vie, et en reculent devant aucun danger. Eh bien! ces hommes, qui abandonnent souvent leurs familles pour aller vivre plus libres au milieu des hordes sauvages, qui de gaieté de coeur et sans émotion versent le sang de leurs semblables, qui son implacables dans leurs haines, ces hommes sont capables d'ardente amitié, de dévouement et d'abnégation extraordinaires. Leur caractère offre un mélange bizarre de bien et de mal, de vices sans frein et de véritables qualités. Il sont tour à tour et à la fois paresseux jours, querelleurs, ivrognes, cruels, fiers, témérairement braves et dévoués à un ami ou à un patron de leur choix. Dès leur enfance, le sang coule sous leurs mains, dans les estancias, l'époque de la mantaza del ganado (abattage des bestiaux), et ils s'habituent ainsi à la couleur de la pourpre humaine. Du reste, leurs plaisanteries sont grossières, comme leurs moeurs: la plus délicate et la plus fréquente est de se menacer du couteau sous le prétexte le plus frivole.
Pendant que les gauchos, rentrés après la querelle chez le pulpero, arrosaient la réconciliation et noyaient dans des flots de chicha le souvenir de ce petit incident, un homme enveloppé dans un épais manteau et les ailes du chapeau rabattues sur les yeux, entra dans la pulperia sans souffler mot, s'approcha du comptoir, jeta autour de lui un regard en apparence indifférent, alluma une cigarette au brasero, et avec une piastre qu'il tenait à la main, il frappa trois coups secs sur le comptoir.
A ce bruit inattendu, qui ressemblait à un signal, les gauchos, qui causaient vivement entre eux, se turent comme saisis par une commotion électrique. Chillito et Mato tressaillirent essayant du regard de soulever les plis du manteau qui cachait l'étranger, tandis que Pavito détournait un peu la tête pour dissimuler un sourire narquois.
L'inconnu jeta sa cigarette à demi consumée, et se retira du bouge en silence comme il était venu. Un instant après, Chillito, qui s'essuyait la joue, et Mato, feignant tous deux de se rappeler une affaire importante, quittèrent la pulperia. Le Pavito se glissa le long du mur jusqu'à la porte et courut sur leurs talons.