--Que demandent-ils, en somme?

--L'impossible, colonel, et ils le savent bien, car ils avaient l'air de se moquer de nous en me soumettant leurs prétentions absurdes. Le cacique Negro, disent-ils, n'avait pas le droit de vendre son territoire, que, disent-ils encore, nous leur rendrons dans vingt-quatre heures. Puis, le chapelet de leurs menaces habituelles! Ah! ce n'est pas tout: ils sont prêts à rembourser tout ce que le cacique Negro a reçu pour la vente de sa terre.

--Mais, interrompis don Luciano, ces gens-là sont fous.

--Non, colonel, ce sont des voleurs.

En ce moment, des cris violents retentirent aux barrières.

Les deux officiers y coururent en toute hâte.

Quatre ou cinq mille chevaux, libres en apparence, mais dont les cavaliers invisibles s'étaient effacés le long de leurs flancs, suivant la coutume indienne, arrivaient avec une effrayante vélocité contre les barricades. Deux coups de canon chargés à mitraille mirent le désordre dans leurs rangs sans ralentir leur course. Ils tombèrent comme la foudre sur les défenseurs de la Poblacion-del-Sur. Alors s'engagea un de ces terribles combats des frontières américaines, combat cruel et indescriptible, où l'on ne fait pas de prisonniers; les bolas perdidas, le laqui, la baïonnette et la lance étaient les seules armes. Les Indiens étaient immédiatement renforcés; les Espagnols ne reculaient pas d'un pouce. Cette lutte acharnée durait depuis deux heures. Les Patagons semblaient mollir, et les Argentins redoublaient d'efforts pour les refouler vers leur camp, lorsque tout à coup ce cri se fit entendre derrière eux.

--Trahison! trahison!

Le major et le colonel, qui combattaient au premier rang de leurs volontaires et des soldats, se retournèrent; ils étaient pris entre deux feux.

Pincheira, revêtu de son uniforme d'officier chilien, caracolait en tête d'une centaine de gauchos plus ou moins ivres qui le suivaient en hurlant: