Sanchez quitta le gaucho, qui ne tarda pas à se mettre en route.

--A mon tour, maintenant, murmura le bombero. Comment parvenir jusqu'à dona Linda?

Il se gratta la tête comme quelqu'un qui cherche, plissa son front, et, bientôt, se déridant et écartant ses sourcils froncés, il se dirigea gaiement vers le fort. Après une conférence avec le major Blumel, qui avait remplacé don Luciano Quiros dans le commandement de la ville, Sanchez se dépouilla de son costume et se déguisa en Indien. Il partit, s'introduisit dans le camp des Patagons, et peu avant le lever du soleil, il était de retour à la ville.

--Tout va pour le mieux, répondit le bombero. Vive Dieu! Neham-Outah paiera cher, je crois, l'enlèvement de don Fernando. Oh! les femmes! des démons, des démons!

--Dois-je aller la rejoindre?

--Non, c'est inutile.

Et, sans entrer dans aucun détail, Sanchez, exténué de fatigue, choisit une place pour dormir et ronfla sans se soucier des Indiens.

Quelques jours s'écoulèrent sans que les assiégeants renouvelassent leur attaque contre la ville, que, néanmoins ils resserraient de plus en plus. Les Espagnol, étroitement bloqués, sans communications avec le dehors voyaient les vivres leur manquer; et la hideuse famine ne tarderait pas à faucher des victimes. Heureusement, l'infatigable Sanchez eut une idée qu'il communiqua au major Blumel. Il fit pétrir cent cinquante pains qu'il satura d'arsenic et mélanger du vitriol à l'eau-de-vie dans vingt barils. Le tout chargé sur des mules, fut placé sous l'escorte de Sanchez et de ses deux frères. Les bomberos, s'approchèrent des retranchements patagons avec cet effroyable approvisionnement. Les Indiens, passionnés pour l'eau de feu, se précipitèrent au-devant de la caravane pour s'emparer des barils; mais, barils et pains, Sanchez et ses frères abandonnèrent leur chargement sur le sable, et jouant de l'éperon, ils rentrèrent dans les mules destinées à nourrir les assiégés, si les Patagons ne donnaient pas l'assaut.

Ce fut fête au camp. Les pains furent coupés. Les barils défoncés; rien ne resta. Cette orgie coûta aux Indiens six mille hommes, qui moururent dans des tortures atroces. Les autres frappés de terreur, commencèrent à se débander dans toutes les directions. On ne respectait plus les chefs; Neham-Outah lui-même voyait tomber son autorité devant la superstition des sauvages, qui croyaient à un châtiment céleste. Leurs prisonniers, hommes, femmes et enfants, furent massacrés avec des raffinements de barbarie horribles. Dona Linda, quoique protégée par le grand chef, ne dut son salut qu'au hasard ou qu'à Dieu qui la gardait comme un instrument de ses volontés.

La rage des Indiens, ne pouvant plus s'exercer contre personne, se calma peu à peu. Neham-Outah parcourait tous les rangs pour rendre le courage aux guerriers. Il avait compris qu'il fallait en finir. Il donna l'ordre à Lucaney de rassembler tous les ulmenes dans son toldo.