--J'aime don Fernando.
X.--LA DERNIÈRE HEURE D'UNE VILLE.
Vers deux heures du matin, au moment où la hulotte bleue lançait dan l'air son premier chant doux comme un soupir, Neham-Outah, complètement armé en guerre, sortit de son toldo et se dirigea vers le centre du camp. Là, rangés autour d'un immense brasier et accroupis sur leurs talons, les ulmenes, apo-ulmenes et caraskenes, fumaient silencieusement. Tous se levèrent à l'arrivée du toqui suprême; mais, sur un signe du maître, ils reprirent leurs places. Neham-Outah se tourna vers le matchi, qui marchait gravement à ses côtés, et auquel il avait d'avance dicté ses réponses.
--Gualichu, lui demanda-t-il, sera-t-il neutre, contraire ou favorable dans la guerre de ses fils Indiens contre les blancs?
Le sorcier s'avança vers le feu en fit trois fois le tour de gauche à droite, en murmurant des paroles inintelligibles. Au troisième tour, il emplit un couï d'eau sacré renfermée dans les roseaux étroitement tressés, en aspergea l'assemblée et, à trois reprises, la jeta dans la direction de l'Orient. Puis, le corps demi incliné et la tête en avant il écarta les bras et parut écouter des bruits perceptibles pour lui seul.
A sa droite, la hulotte bleue fit entendre à deux reprises différentes son cri plaintif. Soudain le visage du matchi se décomposa dans d'horrible grimaces; ses yeux sanguinolents se gonflèrent; il pâlit, bava et trembla comme un fiévreux.
--L'Esprit vient! l'Esprit vient! firent les Indiens.
--Silence! dit Neham-Outah; le sage va parler.
En effet, docile à cet ordre indirect, il siffla entre ses dents des sons gutturaux, d'où bientôt se dégagèrent ces mots entrecoupés:
--L'esprit marche! s'écria-t-il; il a dénoué ses longs cheveux qui flottent au vent... Son souffle répand la mort. Le ciel est rouge de sang; les victimes ne manqueront pas à Gualichu, le génie du mal. La chair des blancs sert de gaine aux couteaux des Patagons. Entendez-vous au loin les vautours et les urubus? Quel ample pâturage! Poussez le cri de guerre...Courage, guerriers! La mort n'est rien, la gloire est tout.