Vous tous qui m'écoutez, le soleil notre aïeul a souri à nos armes et Gualichu a même combattu pour nous; l'empire des Incas est rétabli, les Indiens sont libres, et le chef suprême des nations patagones, Neham-Outah, va mettre sur sa tête le diadème d'Athshualpa et de Tupac-Amaru. Au nom du nouvel empereur et au nôtre, nous allons offrir au soleil dont il descend, le sacrifice qui lui est le plus agréable. Piaïes, apportez la victime.
Les prêtre étendirent le malheureux dans la rainure de l'autel. C'était un colon fait prisonnier à la prise de la Poblacion-del-Sur, le pulpero dans la boutique duquel les gauchos allaient s'abreuver de chicha.
Cependant, Neham-Outah tremblait comme de la fièvre; ses oreilles bourdonnaient, ses tempes battaient violemment, et ses yeux s'injectaient de sang. Il s'appuya sur un des bras de son fauteuil.
--Qu'avez-vous? lui demanda dona Linda.
--Je ne sais, répondit-il, la chaleur, l'émotion peut-être... J'étouffe... j'espère que cela ne sera rien.
On avait dépouillé l'infortuné pulpero de son pantalon. Il poussait des cris lamentables. Le matchi s'approcha de lui en brandissant son couteau.
--Ah! c'est affreux, s'écria dona Linda en se voilant le visage de ses mains.
--Silence, murmura Neham-Outah; il le faut.
Le matchi, insensible aux hurlements de la victime, choisit la place où il devait frapper, regarda l'astre du jour d'un air inspiré, leva son couteau et ouvrit la poitrine du pulpero dans toute sa longueur; puis, pendant que l'holocauste se tordait en râlant et que les piaïes recueillaient le sang qui coulait à flots, le matchi lui arracha le coeur qu'il éleva vers le soleil comme une hostie.
A ce moment les ulmenes montèrent sur l'échafaud, et, asseyant Neham-Outah sur le trône, ils l'élevèrent sur leurs épaules en criant avec enthousiasme: