--Canario! c'est vrai, dit le capataz; seulement, il n'y en a pas un, mais deux.

A deux cents mètres à peu près, en avant de la caravane, deux cougouars (le felis discolor de Linnée, ou lion d'Amérique) se tenaient en arrêt, l'oeil fixé sur les mules. Ces animaux, jeunes encore, étaient de la grosseur d'un veau; leur tête ressemblait beaucoup à celle d'un chat, et leur robe, douce et lisse, d'un fauve argenté, était mouchetée de noir.

--Allons! s'écria don Luis; découplez les chiens, et en chasse!

--En chasse! répéta le capataz.

On délia une douzaine de molosses qui, aux approches du lion, hurlaient tous ensemble. On rassembla les mules, on forma un grand cercle au centre duquel fut placé le palanquin. Dix domestiques eurent la garde de dona Linda; don Luis resta auprès d'elle pour la rassurer.

Chevaux, cavaliers et chiens se ruèrent à l'envi sur les bêtes féroces avec des hurlements, des cris et des aboiements capables d'effrayer des lions novices. Les nobles bêtes, immobiles, flagellaient leurs flancs de leur forte queue et aspiraient l'air à pleins poumons, puis elles s'élancèrent et se mirent à fuir en bondissant. Une partie des chasseurs avaient couru en ligne droite pour leur couper la retraite, tandis que d'autres, penchés sur leurs selles et gouvernant leurs chevaux avec le genou, brandissaient leurs terribles bolas et les lançaient de toutes leurs forces sans arrêter les cougouars qui, furieux, se retournaient contre les chiens et les envoyaient à dix pas d'eux glapir de douleur. Cependant les molosses, habitués de longue main à cette chasse, épiaient l'occasion favorable, se jetaient sur le dos des lions et enfonçaient les dents dans leur chair, mais ceux-ci, d'un coup de leur griffe meurtrière, les balayaient comme des mouches et reprenaient leur cours effarée.

L'un d'eux, entravé par les bolas, entouré de chiens, roula sur le sol en faisant voler le sable sous sa griffe crispée et en poussant un hurlement effroyable. Don Luis l'acheva par une balle qu'il lui planta dans l'oeil.

Restait le second cougouar qui était encore sans blessure et qui, par ses bonds, déroutait l'attaque et l'adresse des chasseurs. Les molosses, fatigués, n'osaient l'approcher. Sa fuite l'avait conduit à quelque pas de la caravane; tout à coup il se détourna sur la droite, sauta par-dessus les mules et tomba en arrêt devant le palanquin. Dona Linda, pâle comme une morte, l'oeil éteint, joignit instinctivement les mains, recommanda son âme à Dieu et s'évanouit.

Au moment où le lion allait se précipiter sur la jeune fille, deux coups de feule frappèrent en plein poitrail. Il fit volte-face devant son nouvel adversaire, qui n'était autre que le brave capataz, et qui, les pieds écartés et fortement appuyés sur le sol, le fusil à l'épaule, immobile comme un bloc de pierre, l'oeil fixé sur le lion, attendait le monstre. Le cougouar hésita, lança un dernier regard sur sa proie gisante dans le palanquin et s'élança en rugissant sur José, qui lâcha de nouveau la détente. Le quadrupède se tordit sur le sable; le capataz, son machete en main, courut vers lui. L'homme et le lion roulèrent ensemble, mais bientôt un seul des combattants se releva, ce fut l'homme.

Dona Linda était sauvée. Son père la serra avec joie contre sa poitrine; elle rouvrit enfin les yeux, et, sachant à quel dévouement elle devait la vie, elle tendit la main à don José.