--Ah çà! s'écria Julian en frappant du pied avec mauvaise humeur, ce n'est pas juste cela, frère; tu nous tiens là le bec dans l'eau comme une volée de canards et tu confisques à ton profit les gentillesses de cette enfant. Si elle est réellement notre Maria tant regretté, parle, caraï! Nous avons autant que toi le droit de l'embrasser, et nous en mourons d'envie.

--Vous avez raison, répondit Sanchez; pardon frères: la joie rend égoïste. Oui, c'est notre chère petite soeur, embrassez la.

Les bomberos ne se le firent pas répéter, et sans demander la moindre explication à Sanchez, ils se disputaient à qui la dévorerait de caresses. La jeune fille émue, et que les Indiens n'avaient point accoutumée à de pareils bonheurs, se laissait aller à l'ivresse de la joie. Pendant qu'ils se livraient à leurs transports, Sanchez avait allumé du feu et préparé un repas substantiel composé de fruits et d'une cuisse de guanaco. On s'assit, on mangea de bon appétit. Sanchez raconta ses aventures à l'arbre de Gualichu, sans omettre un seul détail. Son récit dura longtemps, parfois interrompu par les jeunes gens qui riaient de tout leur coeur des péripéties tragi-comiques de la scène entre le matchi et Gualichu.

--Sais-tu, lui dit Quinto, tu as été un dieu.

--Un dieu qui a bien failli devenir immortel plus tôt qu'il n'aurait voulu, répliqua Sanchez car je sens que j'aime la vie depuis que j'ai retrouvé la chica. Enfin, la voilà! bien fin qui viendra la reprendre. Cependant nous ne pouvons la garder avec nous et l'associer à notre existence nomade.

--C'est vrai, dirent las autres frères.

--Que faire? demanda Julian tristement.

--La pauvre soeur mourrait, dit Sanchez; nous ne pouvons en faire une bombera, ni la traîner à notre suite dans nos hasards, ni la laisser seule.

--Je ne serai jamais seule avec vous, mes bons frères.

--Notre vie est au bout d'une balle indienne. La peur que tu ne retombes entre les mains des Aucas ou des Puelches me trouve; si tu restais avec nous, mêlée à nos dangers, je deviendrais lâche et je n'aurais plus le courage d'accomplir mon devoir de bombero.