--Oui; mais, fit Julian, nous ne pouvons pas aller au Carmen.
--Allons à l'estancia de San-Julian; c'est l'affaire d'une heure et demie.
--Partons, dit Sanchez, Simon et Quinto resteront ici; Julian et moi accompagnerons la chica. Embrasse tes deux frères, Maria. En route, Julian! Vous deux, veillez bien, et attendez-nous au coucher du soleil.
Maria fit un dernier signe d'adieu à ses deux frères, et, escortée de Julian et de Sanchez, elle galopa vers San-Julian.
Vers trois heures, ils aperçurent à cinquante pas l'estancia, où Don Luis Munoz et sa fille étaient arrivés depuis deux heures à peine.
L'estancia de San-Julian, sans contredit la plus riche et plus forte position de toute la côte de Patagonie, d'élève sur une presqu'île de six lieues de tour, couverte de bois et de pâturages où paissent en liberté plus de dix mille têtes de bétail. Entourée par la mer qui lui forme une ceinture de fortifications naturelles, la langue de terre de l'isthme, large de huit mètres au plus, était bouchée par une batterie de cinq pièces de gros calibre. L'habitation, qu'enveloppaient de hautes murailles crénelées et bastionnées aux angles, était une espèce de forteresse capable de soutenir un siège en règle, grâce à huit pièces de canon qui, braquées aux quatre bastions, en défendait les approches. Elle se composait d'un vaste corps-de-logis élevé d'un étage avec les toits en terrasses, ayant dix fenêtres de façade et flanqué de deux ailes. Un grand perron, garni d'une double rampe en fer curieusement travaillée et surmontée d'une varandah, donnait accès dans les appartements meublés avec ce luxe simple et pittoresque particulier aux fermes espagnoles de l'Amérique.
Entre l'habitation et le mur d'enceinte percé en face du perron et fermé par une porte de cèdre de cinq pouces d'épaisseur que doublaient de fortes lames de fer, s'étendait un vaste jardin anglais, touffu et accidenté. L'espace laissé libre derrière la ferme était réservé pour les parcs ou corrales où chaque soir l'on renfermait les bestiaux et à une immense cour où tous les ans l'on abattait le bétail.
Cette maison était blanche, gaie et riante. Le faîte en apparaissait au loin à moitié caché par les branches des arbres qui la couronnaient de vert feuillage. Des fenêtres du premier étage la vue planait d'un côté sur la mer et de l'autre sur le Rio-Négro qui, comme un ruban d'argent se déroulait capricieusement dans la plaine et se perdait dans les lointains bleuâtres de l'horizon.
Depuis la dernière guerre avec les Indiens, guerre qui remontait à dix années, et pendant laquelle l'estancia avait failli être surprise par les Aucas, on avait construit sur le toit du principal corps de logis un mirador où se tenait jour et nuit une sentinelle chargée de veiller et d'avertir au moyen d'une corne de boeuf de l'approche des étrangers. Du reste, un poste de six hommes gardait la batterie de l'isthme dont les canons étaient prêts à faire feu à la moindre alerte..
Aussi, les bomberos étaient-ils encore assez éloignés de l'estancia, que déjà leur venue avait été signalée, et que don José Diaz, accompagné de Pavito, se tenait derrière la batterie pour les interroger dès qu'ils seraient à portée de voix.