Don Juan s'élança sur une pointe, et de là, s'aidant des mains et des genoux, il gagna après des difficultés inouïes, une espèce de terrasse naturelle, située à vingt pieds du sol. L'affreux concert formé par les habitants de la forêt, qu'attirait à la suite des uns des autres la subtilité de leur odorat, croissait de plus en plus et dominait le bruit même du vent qui faisait rage dans les ravins et les clairières de la forêt. La lune s'effaça encore derrière les nuages, et don Juan se retrouva dans sa première obscurité, mais, s'il ne distinguait pas auprès de lui les bêtes féroces, il les devinait et les sentait presque, il voyait leurs prunelles flamboyer dans l'ombre et entendait leurs cris qui se rapprochaient toujours.

Il appuya fortement ses pieds sur le sol, ajusta un revolver. Quatre coups de feu furent suivis de quatre râlements d'agonie et du bruit produit de branche en branche par la chute des chats sauvages blessés. Cette attaque souleva une rumeur sinistre; les loups rouges se jetèrent en hurlant sur les victimes qu'ils disputèrent aux urubus et aux vautours. Un bruissement dans les feuilles des arbres arriva à l'oreille du vaillant chasseur, et une masse impossible à distinguer clairement fendit l'espace et vint s'abattre en rugissant sur la plate-forme. De la crosse de son fusil, comme d'une massue, il frappa dans les ténèbres, et la panthère, le crâne ouvert, roula du haut en bas du rocher. Il entendit une bataille monstrueuse que les cougouars et les chats sauvages livraient à la panthère blessée, et, ivre de son triomphe et de son danger même, il lâcha deux coups de pistolet dans la foule d'ennemis acharnés qui se tordaient au-dessous de lui. Soudain tous ces animaux, cessant leur lutte comme d'un commun accord, sautèrent sur l'homme, leur ennemi commun, et leur rage se tourna contre le rocher ou sommet duquel don Juan semblait les défier tous. Ils grimpèrent, bondirent sur les anfractuosités du roc. Les chats sauvages arrivèrent les premiers; à mesure que don Juan les renversait, d'autres sautaient sur lui, et il sentait ses forces et son énergie diminuer peu à peu.

Cette lutte d'un homme seul contre une foule de bêtes féroces avait je ne sais quoi de grandiose et de poignant. Don Juan, comme dans un cauchemar, se débattait en vain contre des nuées d'assaillants toujours renaissants; sentait sur son visage l'haleine chaude et fétide des chats sauvages et des loups rouges, pendant que les rugissements des cougouars et les miaulements railleurs des panthères emplissaient ses oreilles d'une effroyable mélodie qui lui donnait le vertige. Des centaines d'yeux scintillaient dans l'ombre, et parfois les lourdes ailes des vautours et des urubus fouettaient son front baigné d'une sueur froide.

En lui tout sentiment intime du moi s'était évanoui, il ne pensait plus; sa vie, pour ainsi dire, était devenue toute physique; ses mouvements étaient automatiques, et son bras se levait et se baissait pour frapper avec la rigide régularité d'un balancier.

Déjà, plusieurs griffes s'étaient profondément enfoncées dans ses chairs; des chat sauvages l'avaient saisi à la gorge, et il avait été forcé de lutter contre eux corps à corps pour leur faire lâcher prise; son sang coulait de vingt blessures, non mortelles à la vérité, mais l'heure approchait que la force humaine ne peut dépasser, où don Juan serait tombé de son rocher et aurait péri sous la dent des bêtes fauves.

A cette seconde solennelle où tout allait lui faillir, un cri suprême s'élança de sa poitrine, cri d'agonie et de désespoir d'une expression terrifiante, et qui fut répercuté au loin par les échos, dernière protestation de l'homme fort qui s'avoue vaincu, et qui, avant de tomber, appelle son semblable à son secours ou implore l'aide de Dieu.

Il cria. Un cri répondit au sien!

Don Juan, étonné et n'osant compter sur un miracle dans un désert où nul être humain n'avait encore pénétré, se crut sous l'impression d'un rêve ou d'une hallucination; pourtant, rassemblant toute sa voix dans sa poitrine et sentant se rallumer l'espérance dans son âme, il jeta un second cri plus éclatant, plus vibrant que le premier.

--Courage!

Cette fois ce n'était pas l'écho qui lui répondait. Courage! Ce seul mot lui arriva sur l'aile du vent, faible comme un soupir. Semblable au géant Antée, Juan, se redressant, sembla reprendre des forces et renaître à la vie qui lui échappait déjà. Il redoubla ses coups contre ses innombrables ennemis.